Dossier

La reprise de la Coupe de France, entre incompréhension et inquiétudes

22/01/2021 à 13:21

Les 251 clubs "amateurs" encore en lice en Coupe de France ont appris assez brutalement, mardi, la reprise de la compétition centenaire dès les 30 et 31 janvier. La joie de retrouver la compétition est certaine mais aussi mesurée face aux nombreux défis entourant cette reprise.

La joie de reprendre a laissé place à de multiples interrogations. Ce mardi, la FFF a en effet annoncé la reprise de la Coupe de France pour les amateurs dès le week-end des 30 et 31 janvier pour le 6ème tour. Une bonne nouvelle aux premiers abords mais qui soulève de l’incompréhension et des inquiétudes. « Sans rentrer dans les détails, cette décision vient définitivement étouffer le monde amateur et même le diviser… Le timing de la décision est vraiment maladroit à tous points de vue vis-à-vis de tous les acteurs (clubs en lice ou pas) et est une vraie prise de risque pour l’intégrité des joueurs qui devront s’affronter sur les terrains dans 10 jours », a réagi pour Actufoot 38 Mathieu Cianci, co-entraîneur de l’AC Seyssinet (R1, Isère).

Les clubs surpris par l’annonce

Si les clubs peuvent proposer des entraînements sans contact depuis début décembre, tous n’ont pas forcément repris et ont été pris de court par cette annonce. C’est le cas de l’ES Saint-Zacharie (R1, Var) dirigé par Paul Murino : « En tant que président, je ne veux pas casser des joueurs. Nous ne nous sommes pas entraînés depuis le début du confinement en octobre, même si chacun avait son programme pour rester en forme. Je veux bien faire 10 jours d’entrainement poussés, mais s’il y a de la casse à qui on va s’en prendre ? »

Et même s’ils ont repris les entraînements, les clubs pensent ne pas disposer d’assez de temps pour être prêts. « Aujourd’hui, j’arrive à bricoler quelque chose avec des séances à 16h mais sans l’intégralité de mon groupe », confie Jérémy Clément, entraîneur de Bourgoin-Jallieu (N3, Isère). De toute façon, on s’adaptera. C’est un peu le mot d’ordre en ce moment pour tout le football amateur. » L’ancien joueur de l’OL, du PSG et de l’ASSE est, comme bon nombre d’acteurs du football amateur, à la fois content de reprendre mais inquiet sur la partie physique de son groupe.

« On s’adapte, avec une séance le mercredi à 16 heures, mais avec seulement la moitié du groupe. Le samedi on sera plus mais il va toujours nous manquer des joueurs qui travaillent. Enfin, le dimanche, on devrait avoir le groupe au complet. Donc autant dire que je suis mitigé car on va devoir s’organiser et prendre de son temps pour en discuter avec les joueurs. Depuis ce matin je suis au téléphone avec eux. Et d’un autre côté, il faut bien se dire que les clubs ne seront pas prêts dans 15 jours. Espérons au moins ne pas avoir de blessés« , a déclaré Jérôme Scache (US Lesquin, R1) ce mardi sur Actufoot 59.

Vers un boycott de la Coupe de France ?

Soumis à un protocole strict pour les matchs (tests PCR, antigénique…), certains clubs, qui ont reçu comme tous ceux engagés en Coupe de France un document de 21 pages, semblent désemparés. Ils seraient même prêt à ne pas participer à leur rencontre pour préserver la santé de leur licenciés. « On va faire forfait. Je ne prendrai aucun risque au niveau de ma municipalité, aucun risque au niveau du Covid et aucun risque par rapport aux blessures. Nous n’avons pas pu nous entraîner depuis plusieurs semaines. Sont-ils au courant que les joueurs risquent de se blesser après seulement 10 jours d’entraînement ? Normalement, il faut trois semaines minimum. Ce n’est pas du foot, c’est de la dictature », s’emporte Athos Bandini, entraîneur de l’AS Maximoise (R1).

A nos confrères de l’Alsace, le coach Cédric Decker a lui aussi poussé un coup de gueule : « A un moment donné, il faudrait que tout le monde s’élève contre cette décision. Que tout le monde soit solidaire, histoire d’avoir le poids suffisant pour faire infléchir les instances. A titre personnel je suis avantagé, j’ai tout intérêt à disputer ce 6e tour. Avec Saint-Louis (N3), je m’entraîne depuis le 7 décembre. Là je vais jouer contre une équipe de D1 (l’AS Heimsbrunn) qui ne s’est pas entraînée depuis trois mois ! Où est l’éthique sportive dans tout ça ? C’est pour ces clubs-là que j’aimerais me battre et que tout le monde du foot amateur se soulève. »

Un président de District a même invité ses clubs à ne pas prendre part au sixième tour de la Coupe de France. « Je pense qu’il aurait fallu requalifier cette Coupe de France en Coupe de la Ligue, et ne pas y inclure les équipes amateures. On aurait pu laisser les pros jouer entre eux, ce n’est pas grave. Ca aurait été la meilleure solution pour respecter cette Coupe, la seule au monde qui associe le monde amateur et le monde pro. Ca aurait été la meilleure solution pour respecter ses joies, ses petits poucets, ses déceptions… », nous a notamment confié Stefan Islic.

Des clubs plus enthousiastes

Si plusieurs ont fait part de leur mécontentement, d’autres se sont eux réjouis de cette reprise malgré les difficultés et contraintes. C’est le cas de Diégo Artu, latéral des Voltigeurs de Châteaubriant (N2) : « Il va falloir être prêt. Le Mans n’a pas arrêté (pensionnaire de National dont le championnat a continué, ndlr), le match va être très dur on le sait, mais quel pied de reprendre par un match comme ça. La motivation est au maximum. Tout compétiteur veut reprendre la compétition même si personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer avec le virus. Nous n’avons pas à nous plaindre de pouvoir reprendre, c’est sûr. »

Bruno Lacoste, coach de Carnoux (R1 Méditerranée) est lui aussi satisfait : « Le 31 janvier c’est là, c’est proche, ça nous laisse 10 jours. Cependant, tout le monde est dans le même lot, il n’y a pas d’équipe avantagée. C’est donc une bonne nouvelle que le foot amateur reprenne et que l’on puisse finir la compétition de manière positive. On va retrouver des sensations de footballeur. Quand on reste sur des entraînements sans objectifs réels, on n’est pas dans le même état d’esprit que quand on prépare un match. Il ne reste pas beaucoup de jours, mais on va essayer de le préparer au mieux. La Fédé a répondu présente sur cette compétition, c’est bien car beaucoup de personnes émettaient un doute quant au déroulement de la coupe. Mentalement, il y aura des garçons motivés. Je suis avec eux aux entraînements, je connais leur état d’esprit. Ils ont le sourire à chaque fois qu’ils se retrouvent. »

La décision a donc beaucoup fait réagir après trois mois sans compétition. La réponse à la question des entraînements après 18h n’est, elle, pas non plus très claire. Entre les communications du responsable des compétitions de la Ligue de Bretagne qui indiquait mardi soir que « normalement, oui » les équipes encore en lice pourraient déroger au couvre feu pour s’entraîner, et mercredi, la réunion entre les présidents de Ligues et la LFA qui a répondu par la négative, tous les acteurs du football semblent perdus. Selon nos informations des présidents de Ligue, comme Eric Borghini (Méditerranée), ont lancé les démarches auprès des préfets des départements de leur secteur d’accorder des dérogations au couvre feu aux équipes encore en lice.

Un protocole sanitaire très contraignant

La reprise de la compétition dans cette période de crise sanitaire imposait une évolution drastique du contrôle des joueurs. La FFF a donc notamment choisi, en lien avec le Ministère des Sports, d’imposer un test PCR à tous les joueurs 48 à 72h avant le match, ainsi qu’un test antigénique le jour du match ou la veille avec la présence obligatoire d’un médecin pour attester des résultats des tests. Mais qui va financer ces tests et le médecin présent le jour du match ? Les clubs ? La FFF ? D’après le site de l’Assurance maladie, AMELI, « les tests sont pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie sans avance de frais (gratuits) pour tout le monde, sans exception. »

Une épine du pied donc enlevée aux clubs qui s’inquiétaient de ce point. Mais la question demeure quant à la présence d’un médecin sur chaque terrain. Pour rappel, si une équipe ne peut pas présenter suffisamment de tests négatifs, elle sera considérée comme forfait. Aucune demande de report liée à la Covid-19 ne pourra être acceptée.

A lire aussi : le protocole sanitaire détaillé pour la reprise de la Coupe de France

La reprise de la Coupe de France, seulement un enjeu financier ?

Les 17 clubs amateurs qualifiés pour les 16èmes de finale de la Coupe de France recevront au moins 102 500 euros.

Vitrine du football français, la Coupe centenaire permet également des rentrées d’argent dans les caisses de la FFF (droits tv, cotisations…) qui en redistribue ensuite une part au football amateur. Les dotations de la Coupe de France permettent à chaque club qualifié pour le 7ème tour de recevoir 7500 €. Cette année, dix-sept clubs amateurs, dont un d’outre-Mer, recevront même au moins 102 500 euros, dotation attribuée aux qualifiés pour les 16èmes de finale (voir ci-contre les dotations cumulatives pour une qualification à chaque tour). En l’absence de spectateurs et donc de buvette, les clubs devront donc tenter d’aller le plus loin possible pour espérer remplir leur trésorerie.

« Peut-être que demain on pourra ouvrir d’autres discussions sur d’autres compétitions amateurs, si on démontre notre crédibilité sur le sujet. »Pierre Samsonoff, directeur de la LFA

Pierre Samsonoff, directeur de la Ligue du Football amateur, s’est confié à RMC Sport et a donné trois raisons principales qui ont poussé les instances à faire reprendre la compétition : « La première, c’est que la Coupe de France est la compétition symbolique et emblématique de l’unité du football français. C’est la compétition qui fait rêver tous les clubs amateurs, qui mobilise aussi les clubs professionnels. Donc la jouer, elle qui n’a jamais été interrompue, même pendant la guerre, c’est une priorité pour la FFF. Parce qu’elle a du sens sportivement. Parce qu’elle a du sens symboliquement.

 

Deuxième raison: c’est très important pour les finances du football amateur. La Coupe de France est un levier majeur de redistribution pour les clubs amateurs. C’est quasiment 12 millions d’euros de dotations qui sont distribués vers les clubs qui participent à la compétition. De ce point de vue, c’est fondamental de maintenir ce levier de redistribution vis-à-vis du monde amateur.

Enfin la troisième raison: on doit démontrer, à l’occasion de la reprise de cette compétition, qu’on est capable dans le football d’appliquer des protocoles sanitaires extrêmement stricts. L’État nous a fait confiance. On doit lui démontrer en retour qu’on est capable d’organiser les choses dans les meilleures conditions possibles. Et peut-être que demain on pourra ouvrir d’autres discussions sur d’autres compétitions amateurs, si on démontre notre crédibilité sur le sujet. »

Une belle promesse du dirigeant de la LFA. En cas de réussite de cette reprise (absence de cluster), c’est peut-être d’autres championnats amateurs comme le National 2 ou le N3 qui pourraient à court terme reprendre. Mais cette annonce a laissé plusieurs acteurs du terrain amères. « C’est une décision irrespectueuse des clubs amateurs, qui montre bien l’état d’esprit du football d’en haut envers la base : les enjeux financiers leur font prendre des décisions improbables en terme de santé et d’image auprès du grand public, ce qui renforcera l’image du football qui se croit au-dessus de tout », nous déclarait mardi après l’annonce de la reprise un entraîneur de R1.

Face à cette colère liée aux enjeux financiers, le président de la LFA, Marc Debarbat à répondu à La République du Centre : « Il ne faut pas dire que cette reprise est faite par la FFF pour des aspects financiers. Je rappelle que 90% des recettes de la Coupe de France sont reversées aux clubs ou organisateurs. C’est vrai que la reprise est rapide, mais c’est pour une raison de calendrier : si on voulait reprendre, il n’y avait pas d’autres possibilités. Certains clubs disent qu’ils ne peuvent pas s’entraîner, c’est faux : depuis le mois de décembre, tout le monde peut s’entretenir physiquement, certes sans contact. »

Obligation financière, coup « politique » avant les élections de la Fédération ou vrai intérêt pour relancer et aider le football amateur ? On vous laisse vous faire votre avis.

Photo : Romain Biard / Icon Sport

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