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Landry Chauvin « Il n’y a pas un modèle du joueur français, il y en a plusieurs »

27/01/2021 à 18:25

Ancien directeur de l'Académie du Stade Rennais et ex-adjoint de Vahid Halilhodžić en sélection marocaine, Landry Chauvin est aujourd'hui à la Fédération Française de Football où il intervient sur trois missions : l'équipe de France U18, le diplôme du BEFF et le suivi des centres de formation professionnels. Interview.

M. Chauvin, vous occupez la fonction d’entraîneur de l’équipe de France U18 depuis l’été dernier et en représentant de la DTN vous rendez visite aux centres de formation professionnels. Pouvez-vous nous expliquer plus précisément vos missions ?

Je suis entraîneur national. On est cinq, il y a José Alcocer, Lionel Rouxel, Bernard Diomède, Jean-Luc Vannuchi et moi. On a tous des missions différentes et assez transversales. J’ai trois missions principales : une sur le volet sportif avec l’équipe de France des U18. Il devait initialement y avoir la Ligue des Nations mais avec le Covid, elle n’a pas eu lieu. L’an prochain, il y aura, je l’espère, les phases éliminatoires qualificatives pour le championnat d’Europe et ensuite le championnat du monde pour la génération 2003. Ça, c’est le « volet sportif ». Ensuite il y a le « volet formation » où José Alcocer encadre le BEFF, c’est-à-dire le diplôme pour devenir directeur de centre de formation où j’interviens. Enfin, il y a le volet « suivi des structures », qu’on appelle le PPF (Plan de Performance Fédéral) où je suis tous les centres de formation et sections sportives des clubs professionnels.

Comment ça se passe depuis que vous avez pris vos fonctions cet été ?

Très bien. Cela fait déjà un petit moment que je suis les clubs professionnels et la formation. Je découvre le fonctionnement de la DTN mais je ne vais pas dans l’inconnu non plus. Cette année, j’aurais vu 32 des 36 centres de formation professionnels quand on aura fini les visites début mars.

Avant cela, vous avez fait un passage au Maroc en tant qu’adjoint de Vahid Halilhodžić en sélection nationale. Pourquoi avoir fait ce choix à ce moment-là de votre carrière ?

Pour que ce soit clair, quand je me suis fait évincer de Rennes en juin 2019, je ne m’y attendais absolument pas. Mais cela fait partie du jeu. J’étais arrivé en 2015 avec le projet de création d’académie, qu’on avait mis en place dès mes débuts et cela commençait à donner de vrais bons résultats. Ça fait partie du football. Aujourd’hui, il n’y a aucune amertume. Je suis quelqu’un qui aime vite rebondir. J’étais resté en contact avec Cyril Moine quand il était passé à Rennes, qui est l’actuel préparateur physique de Nantes et de l’équipe de France A. Il a longtemps été l’adjoint de Vahid Halilhodžić, que j’avais côtoyé au Stade Rennais. L’année où on avait gagné la Gambardella, c’était lui l’entraîneur de l’équipe professionnelle. Lui cherchait à constituer un staff et cela m’intéressait puisqu’il y avait à la fois le fait de découvrir autre chose et puis de travailler avec de grands joueurs comme Ziyech, Hakimi, En-Nesyri. C’était aussi la curiosité de voir comment fonctionnait une sélection A, une grosse équipe nationale africaine.

« Je continue d’être le premier supporter du Stade Rennais »

Pourquoi l’histoire s’est-elle terminée aussi rapidement ?

Il me proposait un contrat longue durée mais il fallait que je vive sur place au quotidien. J’avais besoin d’avoir mes proches qui étaient restés à Rennes. On avait convenu que j’intervenais uniquement sous forme de vacation sur les trêves internationales. C’était très clair depuis le départ avec le sélectionneur et la fédération marocaine sachant que si Vahid trouvait un adjoint qui correspondait à ce qu’il souhaitait, c’est-à-dire quelqu’un qui reste sur place, il me le disait. Moi j’avais zéro problème par rapport à cela. Très vite, je savais qu’un poste allait se libérer à la DTN, j’ai donc rencontré Hubert Fournier avec qui le courant est bien passé. J’avais aussi dit à Vahid que si la DTN française se présentait, je donnerais ma priorité à la DTN. Donc, tout était clair entre nous. J’y suis allé sur les trêves de septembre, octobre et novembre. J’y suis retourné en mars et il y a eu le Covid donc on est vite revenu. Après, j’ai rencontré monsieur Le Graët et j’ai eu mon contrat à la DTN.

Landry Chauvin, entraîneur-adjoint de Vahid Halilhodžić, en sélection nationale du Maroc.

Qu’en tirez-vous de cette expérience ?

C’était une super expérience. Très honnêtement, après avoir discuté avec eux, il était clair que je sois le plus en proie à voir des joueurs marocains évoluer en Europe pour assurer le suivi. Je pense qu’à terme, ils auraient souhaité que je reste pour que je puisse aller voir en permanence jouer les joueurs, donc on serait certainement tombé d’accord pour une collaboration plus longue. Mais entre-temps, j’avais déjà rencontré monsieur Le Graët et on m’avait donné le feu vert.

Que retenez-vous de votre aventure au stade Rennais ? La victoire finale en Gambardella en 2003 ?

Oui, une finale gagnée, une autre finale perdue, deux titres de champion de France réserve… Pendant mes 15 années de formateur, j’ai gravi les échelons des U17 Nationaux à l’équipe réserve. J’ai même été adjoint de Pierre Dréossi la dernière année. J’ai passé entre temps le DEPF (diplôme d’entraîneur pro) et ensuite j’ai eu l’occasion d’aller « par hasard » à Sedan. « Par hasard » car quand j’ai passé le diplôme, il n’y avait pas le but de devenir entraîneur professionnel, c’était pour enrichir ma vision du football. Mais, il y a eu cette opportunité et cela a duré 5 ans. J’ai fait 220 matchs sur un banc pro, mais je savais que j’allais revenir à la formation. Cela a été le cas puisque c’est ce que j’ai fait à Caen. Puis, Philippe Montanier m’a appelé et là j’ai eu le président rennais de l’époque. On a monté ce projet d’académie et puis c’était parti !

C’était un projet intéressant qui a abouti à des résultats…

Oui, c’était quelque chose de passionnant pendant pratiquement cinq ans. On a été champion de France UNSS, champion de France des U17, champion de France des U19. Être champion, c’est une chose, mais le plus important c’est d’amener des joueurs en équipe première. Le centre est passé de la onzième à la deuxième place. Au niveau des critères efficacité, de plus en plus de jeunes ont joué. C’est le critère principal pour gagner des places. Cela a été une vraie belle aventure. J’habite Rennes, je continue d’être le premier supporter du Stade Rennais et sans aucune amertume ou quoi que ce soit, bien au contraire.

« C’est quelque chose que je n’oublierai pas, c’est clair »

Comment avez-vous fait pour donner une nouvelle dimension au centre de formation du Stade Rennais ?

Il faut une équipe et il faut également quelqu’un qui soit force de proposition et qui emmène avec lui tout le monde. J’ai eu la chance de tomber sur monsieur Ruello (René) qui a complètement adhéré à cette création d’académie. Il y a eu Mickaël Silvestre, qui était venu le rejoindre et qui a impulsé la suite du projet. J’avais la chance de connaître tout le monde au club, de connaître la région, puisque je suis un rennais d’adoption. J’y suis depuis 1986. Cela aide. Mais l’idée c’était qu’il n’y ait plus qu’une seule entité sous les pros, c’était l’académie. C’est cela aujourd’hui ma grande fierté. Les relations compliquées qu’il pouvait y avoir entre l’école de foot, la section amateur et le centre de formation ont disparu en créant l’académie. Il y a eu une vraie impulsion et une vraie dynamique qui ont été données. C’est quelque chose que je n’oublierai pas, c’est clair.

Il y a des joueurs sortis de cette formation qui aujourd’hui ont une très belle carrière…

Oui, certains joueurs qui jouent actuellement en sont issus. Moi, l’année où j’arrive, j’ai commencé surtout avec les 2000, 2001, 2002, 2003, 2004, 2005, 2006 et certains 2007, c’est le fruit du travail collectif pendant les cinq années que j’ai passées à l’académie.

Il y a des joueurs qui vous ont marqués dans ceux que vous avez connu et ceux que vous avez lancés ?

C’est facile de parler de ceux qui jouent actuellement. Mais après, c’est un ensemble, c’est plus la méthodologie que l’on a mise en place qui compte. Quand moi je suis arrivé, il y avait plusieurs équipes par année d’âge. Nous, on a décidé de commencer aux U10, avec une seule équipe par année d’âge et on a imposé un nombre restreint de joueurs par équipe parce qu’il vaut mieux privilégier la qualité à la quantité. On s’est dit que le recrutement allait être plus précis, plus pointu, on avait des moyens à notre disposition qui étaient importants. S’il n’y a pas de moyens dans la formation, c’est difficile de recruter les meilleurs joueurs au départ. Donc, c’est tout un ensemble pour que cette école technique privée obtiennent de bons résultats. On avait tout et aujourd’hui on sent que le club n’a pas fini de grandir.

« Lorsqu’il y a un nouveau président qui arrive, il a besoin de mettre ses hommes »

Pourquoi cette histoire s’est terminée avec le Stade Rennais ? Comment l’avez-vous vécu ?

Pourquoi cela s’est terminé ? Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question, comme je vous ai dit je ne m’y attendais pas du tout. Cela fait partie du foot. Lorsqu’il y a un nouveau président qui arrive, il a besoin de mettre ses hommes. Il n’y a pas de soucis par rapport à cela. J’ai quitté le Stade Rennais et Olivier Létang en très bon terme. Je suis quelqu’un de positif par nature et s’il n’y avait pas eu cet arrêt au Stade Rennais je me dis que je n’aurais pas vécu ce que je vis aujourd’hui à la DTN. Vous savez, moi je n’ai pas été pro. Si on m’avait dit en 1992, lorsque j’ai intégré le Stade Rennais en moins de 17 ans régionaux qu’en 2021 j’en serai là, je pense que j’aurais signé avec mes doigts de pied. Je n’en veux à personne. Mais c’est vrai que quand je suis revenu en 2015, je me projetais jusqu’à la retraite à l’académie.

Landry Chauvin, directeur du centre de formation du Stade Rennais en 2016, s’exprime sur sa séance d’entraînement pour l’AEF et MyCoach.

Pourriez-vous revenir au stade Rennais un jour au vu de votre attachement à ce club ?

Je suis très bien à la DTN. Je découvre le fonctionnement d’une grande maison qu’est la FFF. Je me lève le matin avec beaucoup de plaisir puisque les missions sont différentes tous les jours. C’est ça qui me plaît ! Maintenant, je sais que dans le foot tout va vite, dans un sens comme dans l’autre.

Quel état des lieux pouvez-vous faire aujourd’hui sur la formation en France ? Quel est son niveau par rapport aux autres pays européens ?

Cela avance partout mais la formation française reste toujours une référence en Europe et dans le monde. Le modèle français a été observé, regardé, copié, peaufiné dans certaines nations. Pour plein de raisons ! D’abord le bassin parisien est, après São Paulo, le bassin qui fournit le plus de joueurs professionnels par exemple. Aussi, on a la chance d’être dans un pays pluriculturel, c’est une force indéniable. Enfin, il n’y a pas un modèle du joueur français, il y en a plusieurs. C’est pour cela que le joueur français aujourd’hui s’exporte bien.

« Là ou il reste encore un effort à faire dans pas mal d’endroits, c’est sur les conditions de terrains »

Quelles observations faites-vous dans les centres de formation que vous avez visité ?

On en fait le tour et on a pratiquement fini. On en a vu 32 sur 36 puisqu’il y a cinq clubs de Ligue 2 qui n’ont pas de centre de formation (ce n’est pas une obligation), et qu’il y a un club de National qui est Orléans où il y en a un. La période actuelle met encore plus le doigt sur la priorité que doit être la formation dans les clubs aux moyens limités car c’est l’une des principales sources de revenus lorsque l’on travaille bien et qu’on a la chance de voir ses joueurs partir dans de grands clubs européens après un passage en équipe première. Aujourd’hui, c’est ancré dans la grande majorité des clubs que l’on a pu visiter. Ça veut donc dire qu’à partir de là, pour pouvoir aller au bout des choses, lorsqu’on dit que la formation est au cœur du projet alors il faut s’en donner les moyens. Sur ce plan, je trouve que les staffs sont de mieux en mieux formés et de plus en plus compétents.

Y a-t-il d’autres domaines où la formation française s’est améliorée ?

L’accompagnement médical a aussi fait un grand pas. Tout le monde a compris que le corps est l’outil de travail du footballeur et qu’il faut un suivi médical de plus en plus poussé. Là ou il reste encore un effort à faire dans pas mal d’endroits, c’est sur les conditions de terrains.

Vous parlez de la qualité des terrains ?

Oui. Souvent, on trouve un nombre de terrains suffisant mais pas toujours la qualité souhaitée pour travailler dans d’excellentes conditions douze mois sur douze. J’insiste bien dessus. J’ai eu la chance à Rennes de voir les terrains hybrides arriver. Tout de suite, la qualité du travail s’en ressent ! C’est l’avenir, il faut encore accentuer l’effort sur la qualité des terrains. C’est l’outil de travail numéro un des jeunes.

Est-ce qu’il y a des clubs français qui connaissent un bond en matière de formation ?

Par rapport à mon rôle, je ne vais pas les citer. Ce que je peux vous dire, c’est que tous les clubs ont fait un bond en avant en ce qui concerne la qualité des staffs, de l’encadrement et du suivi scolaire socio-éducatif. On sent vraiment dans tous les clubs qu’un bel effort a été fait. Dans 95% des cas pour ne pas dire 98.

Avec le temps, une relation différente entre les clubs et les agents s’est créée. Il y a aussi maintenant une forte médiatisation des jeunes. De quelle manière la formation en France s’est-elle transformée ? Comment s’est-elle adaptée à la situation d’aujourd’hui ?

Je ne trouve pas que cela ait tant changé. J’étais en direct avec les joueurs et les agents car j’avais à Rennes la responsabilité des premiers contrats pros. Vous savez, quand on parle d’individualisation, elle ne se situe pas uniquement sur le terrain. Quand on recrute un jeune, c’est aussi connaître son entourage et les conseillers ainsi que les agents qui font partie de cet entourage. A partir du moment où les relations sont saines, je ne vois pas pourquoi elle demeurerait compliquées. Le soucis aujourd’hui, c’est plus le cadre juridique. Il faudrait en trouver un qui protège les clubs formateurs pour que les jeunes signent plus facilement leur premier contrat pro et surtout restent plus longtemps. Le premier contrat pro, il est insuffisant en terme de durée. Mais cela ne concerne pas seulement la France, c’est une discussion à l’échelle européenne et mondiale. Mais je reste prudent car je ne maîtrise pas suffisamment le sujet.

Le contrat de 3 ans vous a posé problème dans votre expérience en centre de formation ?

Quand j’étais de l’autre côté, directeur d’académie, en club, il est clair que j’aurais préféré faire signer des contrats de 5 ans plutôt que 3 ans, on aurait été mieux protégés. Ce n’est pas l’entourage des joueurs mais plus la législation mondiale sur les jeunes joueurs qui est aujourd’hui à étudier. Parce qu’un contrat de trois ans aujourd’hui, ça ne protège pas les clubs formateurs. Quand vous le signez aujourd’hui à 16 ans et demi, le jeune peut n’avoir jamais mis un pied en pro et être déjà en fin de son premier contrat pro. S’il décide de ne pas prolonger dans son club pro, il part et le club n’a même plus d’indemnités de formation à recevoir puisqu’il avait signé un contrat pro. Aujourd’hui, le combat il est plus dans la protection des clubs dont la formation est le cœur du projet.

« Par définition, le joueur professionnel est d’abord un joueur amateur »

Quel est l’apport du football amateur dans la formation du foot pro ?

Je suis très à l’aise avec le sujet car je suis issu du foot amateur. Ce que je peux vous dire, avec l’exemple de l’académie à Rennes, c’est qu’on s’est rapproché des clubs amateurs locaux. Il faut savoir qu’aujourd’hui un jeune qui réussit est dans un club qui est à moins de 200 kms de son domicile. On n’empêchera jamais un garçon et une famille d’aller dans le club de son choix, même s’il y a un partenariat avec un club amateur. L’idée est d’être à leur écoute et de les respecter. Les clubs qui font de la formation ont en général la bonne attitude avec les clubs amateurs. Par définition, le joueur professionnel est d’abord un joueur amateur. Les deux sont liés, il y a vraiment un rapprochement qui est important entre le secteur formation des clubs professionnels et les amateurs.

En janvier, Landry Chauvin, représentant de la Direction Technique Nationale, visite le centre de formation de l’Amiens SC.

Avec ce lien existant, ne faudrait-il pas augmenter et améliorer les infrastructures des petits clubs amateurs ?

C’est une question de moyens. Les clubs amateurs dépendent des collectivités. Quand on est une société privée, c’est déjà compliqué par rapport au contexte actuel, alors pour les collectivités… Je crois que dans tous les clubs amateurs, vous n’avez plus aujourd’hui un petit club qui n’a pas un éducateur. Qui dit éducateur, dit une formation de cadres. Aujourd’hui, c’est le cas dans la grande majorité des clubs. Des choses sont faites et j’espère que la situation actuelle, avec le Covid, va permettre aux clubs amateurs de garder cet encadrement. Au-delà des terrains, c’est l’envie qui donne envie aux petits. Vous pouvez jouer sur le plus beau terrain du monde, le petit il va d’abord s’attacher à la personnalité de son éducateur et sur le plaisir à venir s’entraîner. Ce n’est pas le terrain qui va l’intéresser. S’il ne prend pas de plaisir à l’entraînement, il aura beau jouer au parc des Princes, il ne viendra pas le mercredi d’après. Par contre s’il prend du plaisir, même si c’est un stabilisé, il va revenir. C’est surtout l’encadrement qu’il faut continuer d’accompagner.

Dans le foot amateur, beaucoup pensent que les joueurs sont recrutés trop précocement par les clubs professionnels. Qu’en pensez-vous ?

Déjà, on ne peut pas recruter avant l’âge de 13 ans puisqu’on ne peut pas signer un ANS avant cet âge. Pour moi, c’est l’âge normal. Plus jeune, j’étais dans un petit village qui s’appelle Chemazé en Mayenne. En 1982, j’avais 13 ans, le Stade Lavallois avait passé un coup de fil à la maison à l’époque. Ça n’a pas évolué, le football n’a pas changé sur ce point-là ! C’est pour cette raison que nous, on voulait qu’une seule équipe par année d’âge à Rennes, en laissant la masse en dessous des U10. On ne voulait pas passer pour un club « pilleur ». Par contre, à partir des U10, pour éviter d’aller recruter trop loin il est important que les meilleurs de l’agglomération du club professionnel s’entraînent ensemble. Il faut donc recruter les meilleurs U10 de sa ville pour qu’ils travaillent les uns avec les autres. Je ne vais pas citer de noms mais par rapport aux statistiques de nos champions du monde, il y avait certains garçons qui étaient issus de l’école de foot, donc il n’y a pas de secret par rapport à ça. Il faut bien comprendre que le sport professionnel, c’est l’élite. Et l’élite commence à 10 ans aujourd’hui.

« Sa progression va passer par l’entraînement avec des joueurs de son niveau à lui »

Il est mieux de recruter les joueurs dans la ville du club ou aux environs ?

Oui, on ne va pas chercher des footballeurs à 300 kms, il faut aller sélectionner l’élite de sa ville. Il faut savoir que j’ai commencé à être éducateur à l’AS Vitré. A l’époque, j’avais appelé Yves Colleu qui s’occupait des U17 du Stade Rennais pour lui dire que j’avais un joueur pour lui. Je savais que j’allais perdre un bon élément, mais c’est ça la fierté d’un éducateur ! On ne les forme pas, on les accompagne. Donc si on peut accompagner le jeune joueur vers le club professionnel, ça va être une grande fierté, quel que soit son âge. Et on ne va pas en accompagner cinquante ! On doit permettre à un élément que l’on estime de qualité de continuer sa progression. Sa progression va passer par l’entraînement avec des joueurs de son niveau à lui. Et c’est cela qu’il faut que les éducateurs comprennent. Au bout du cycle de formation, l’éducateur et le président du club amateur seront fiers de voir le petit qui a démarré en U6, U7, U8 ou U9 dans son club jouer dans l’équipe professionnelle du club phare de sa ville. Tout le monde sera gagnant !

Il y a quelques mois, une histoire dramatique qui s’est passée en Angleterre a choqué le monde du football. Le jeune joueur Jeremy Winsten n’a pas été conservé par City et il s’est malheureusement suicidé quelques jours après. Que doivent faire les clubs professionnels pour éviter de rencontrer ce genre de problème ?

Tout d’abord, on est jamais à l’abri de ce genre de drame. A ma connaissance, je n’ai pas eu de cas, heureusement. Il faut savoir que dans le cahier des charges des centres de formation français, il y a un suivi psychologique obligatoire avec un certain nombre d’heures pour de l’accompagnement. Il y a aussi un référent socio-éducatif dans chaque club, cela fait partie du cahier des charges tout comme l’accompagnement sportif et scolaire.

Il est tout de même difficile de suivre ces joueurs après leur sortie du club ?

Exactement. La difficulté aujourd’hui, ce n’est pas l’accompagnement pendant mais après, quand les jeunes sortent de la structure si jamais ils ne signent pas professionnel dans leur club. Là, on n’a pas suffisamment de recul, car il serait intéressant de savoir ce que sont devenus tous les petits 2002 qui étaient en fin de contrat là, avec le Covid, sachant qu’ils n’ont pas pu aller faire d’essais dans d’autres clubs professionnels. Où sont-ils passés ? Aujourd’hui, on ne le sait pas. Il en va de même pour les 2003 si jamais cela se déroule de la même manière. Les meilleurs auront un contrat stagiaire mais les autres qui peut-être auraient pu trouver un bon club amateur s’ils avaient pu faire des essais, on ne sait pas du tout ce qu’il adviendra d’eux. C’est donc plus l’après qui peut poser problème avec l’encadrement du joueur où toutes les parties ont un rôle à jouer. Le club professionnel bien sûr, et ça c’est la convention de formation qui l’oblige, mais aussi il doit être en étroite collaboration avec les parents, agents et conseillers. C’est une mission collective.

Est-ce qu’il y a des jeunes qui risquent de se retrouver en difficulté avec le Covid ?

La plupart des clubs professionnels ont proposé une année supplémentaire à ces jeunes et je trouve cela très bien pour deux raisons. La première, c’est que la saison est loin être terminée. Et la deuxième, c’est que les clubs eux-mêmes n’ont pas pu voir d’autres jeunes à cause des conditions. Pour cette raison, la plupart des jeunes qui étaient en fin de contrat ont eu une proposition pour une année de plus.

« C’est souvent en U18 que se révèlent certains garçons »

Quelles vont être les conséquences du virus sur la formation française ?

On a cette chance en France d’avoir un maillage du territoire qui, avec tous les directeurs et conseillers techniques, est bien assuré. On n’avait pas plus tard qu’hier une réunion de sélectionneurs à Clairefontaine et on a évoqué le programme des 6 mois à venir, ce qui est toujours un petit peu compliqué car cela dépend de la situation sanitaire. Mais il faut savoir que beaucoup de nations autour de nous ont carrément mis en veilleuse leur sélection nationale alors que nous on continue à faire des stages. On a cette chance en France que tous les joueurs listés (Pôle Espoirs, centres de formation, sections sportives élite), aient le droit de s’entraîner. On ne peut pas se plaindre, on est plutôt des privilégiés par rapport à ça.

Pour finir, parlons de votre fonction de sélectionneur de l’équipe de France U18. On parle de bons potentiels comme Salim Ben Seghir ou encore Hannibal Mejbri. Comment jugez-vous cette génération ?

La chance que j’ai eu avec le confinement, c’est que j’ai pu voir les 29 matchs qu’ils ont joués avec les U16/U17 de José Alcocer. Les relations que je peux tenir avec tous mes collègues des centres de formation m’ont permis aussi d’en convoquer certains qui n’étaient jamais venus jusqu’à présent. Vous savez, c’est souvent en U18 que se révèlent certains garçons. Les U16/U17, c’est des photos à un moment donné, mais l’ossature commence vraiment à se définir à partir de la U18/U19. Je dirais que c’est une génération qui est en devenir, sans doute moins précoce que la 2002. Je ne pense pas qu’ils auraient pu aller aussi loin que la 2002 qui a fini championne du monde U17 mais par contre, ils sont peut-être à majorité plus tardive et aujourd’hui il commence à y avoir des garçons qui s’imposent en Ligue 1 et Ligue 2 comme Lucas Gourna, Alan Virginius, Warren Bondo ou encore Ismaël Doucouré notamment. Avec l’expérience qu’ils peuvent engranger avec l’équipe professionnelle, on sent que lorsqu’ils arrivent en sélection, ils sont un peu plus matures.

Pour eux aussi, c’est une drôle de période ?

C’est une année de transition, certains se maintiennent dans le groupe pro, d’autres font des allers retours, donc j’ai hâte d’être à la saison prochaine lorsqu’on va commencer les éliminatoires de l’Euro car on a une belle génération qui est en train d’acquérir beaucoup d’expérience. Maintenant, je vous avoue que c’est difficile d’avoir un avis tranché sur le niveau de cette génération car il y a eu deux rassemblements sur trois annulés à cause du Covid. Donc moi, je ne les ai vus qu’une semaine. On n’a pas fait un match international ensemble donc c’est un manque de vécu, mais comme pour toutes les autres nations. Ce n’est que dans 2-3 ans qu’on verra les conséquences sur les générations qui n’ont pas eu ce vécu international en U16, U17 et U18. Mais ce qui est vrai pour la France l’est également pour les autres nations. Et encore, nous on fonctionne encore ! Ce fonctionnement ne remplace pas une double confrontation internationale mais c’est mieux que rien.

Propos recueillis par Keevin Hernandez

Crédit photo : FFF