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Laurent Bonadei (Arabie Saoudite) : « C’est un pays de football. Il y a beaucoup de potentiel »

12/02/2021 à 20:45

Parti il y a plus d'un an pour tenter l'aventure en tant qu'adjoint de la Sélection Nationale d'Arabie Saoudite, Laurent Bonadei a trouvé ses marques au côté d'Hervé Renard. Toujours disponible, l'ancien entraîneur de la réserve de l'OGC Nice est revenu pour Actufoot sur la manière dont il a appréhendé son nouveau poste, sur le football saoudien et sur la phase de qualification à la Coupe du Monde 2022 au Qatar. Entretien.

Laurent, il y a un an et demi vous décidez de rejoindre Hervé Renard en tant qu’entraîneur adjoint de la Sélection Nationale d’Arabie Saoudite. Comment les choses ont-elles évolué depuis ? 

À titre personnel, c’est aussi la possibilité de vivre quelque chose de totalement différent. Le métier de sélectionneur c’est surtout suivre les joueurs et dénicher les talents. On a la chance de les avoir tous dans le championnat local donc on voit beaucoup de matchs avec un suivi régulier ce qui nous permet de préparer au mieux les rassemblements. Depuis un an et demi, on a une meilleure connaissance des joueurs qu’on avait au départ. On a eu aussi cette belle expérience en décembre 2019 avec la coupe du Golfe, on est allé jusqu’en finale (perdu 1-0 face à Bahreïn, ndlr). Ça nous a permis de gagner un peu de temps dans la progression de l’équipe et sur les aspects tactiques même si ensuite le Covid nous a ralenti un peu.

Aujourd’hui, pouvez-vous nous en dire plus sur votre rôle ?

Mon rôle en tant que premier assistant, en concertation avec Hervé, c’est d’élaborer les entraînements à chaque rassemblement, de coordonner qui fait quoi sur les séances, comment on procède etc. Être au plus proche d’Hervé les jours de matchs, lui faire remonter les informations du staff sur le banc. Pour ne pas le noyer d’informations il faut faire le tri, on a beaucoup de communication entre nous. L’aider pour les prises de décisions. Hervé nous concerte tous sur les joueurs à sélectionner, sur le système de jeu, donc ça c’est super. Il faut que les séances qui préparent les matchs soient bien cadrées, on n’est pas longtemps avec les joueurs. Ils doivent prendre du plaisir et qu’ils aient envie de se surpasser lors des matchs.

Vous avez d’ailleurs un staff bien fourni…

Avec Hervé et moi, nous sommes 7 en tout. On a également David Ducci qui est le deuxième assistant, Sofian Kheyari troisième assistant. David est plus sur tout ce qui est data, les données GPS, les données cardio mais aussi sur le terrain et participe au travail de début d’entraînement. Sofian Kheyari qui démarre dans le métier, est un assistant technique qui a un regard sur les sélections de jeunes. On est allé à Bangkok ensemble pour suivre le tournoi pré-olympique. Il a assisté à la Coupe Arabe U20, il observe, en vidéos, les compétitions des sélections de jeunes. Ensuite, on a un adjoint saoudien, ancien joueur international, Mohammed Ameen Haidar. C’est un adjoint qui travaille aussi sur la traduction, c’est un vrai technicien et il est très gentil. Il nous a bien accueillis. Après on a Philippe Sence, entraîneur des gardiens de but. Il fait le suivi des gardiens. Puis, on a Cédric Tafforeau qui s’occupe de tout ce qui est vidéo, analyse de l’adversaire et feedback de nos matchs.

Comment avez-vous fait pour appréhender votre nouveau rôle ?

L’année qui précède, j’ai passé mon diplôme du BEPF. Il se trouve qu’on devait faire un stage à l’étranger et j’ai eu la chance de pouvoir le faire avec la sélection du Maroc que dirigeait Hervé. J’ai pu les suivre pendant plus de 10 jours durant la préparation de la Coupe du Monde 2018. Sortir directement de mon métier de formateur, depuis 16 ans, et enfiler ma veste d’adjoint en sélection nationale, c’était un vrai pari. J’ai eu de bons conseils pour m’aider. En fin de compte, les premiers rassemblements m’ont permis d’ajuster ma débauche d’énergie, j’avais tellement envie et tellement de nouvelles choses à apporter. J’étais à 2000% !

Qu’avez-vous fait pour corriger cela ?

Avec le temps j’ai appris à me poser et à travailler avec Hervé. J’ai appris à être plus à l’écoute et comprendre les mécanismes. Surtout les jours de matchs, le temps passe vite et il faut prendre les bonnes décisions rapidement. Le match face à l’Ouzbékistan a été une bonne expérience dans ce domaine où il a fallu faire des choix en deuxième mi-temps. Le score ne nous était pas favorable, les joueurs n’étaient pas au top mais le coaching d’Hervé et le talent des joueurs nous permettent de remporter le match. Malheureusement, il y a eu le COVID, ça nous a coupé. On n’a pas joué en mars, juin, septembre, ni en octobre. On a revu les joueurs qu’en novembre pour deux matchs amicaux contre la Jamaïque. Ces deux matchs nous ont permis de voir un nouveau système de jeu et de donner de nouvelles consignes concernant le pressing.

Quel est le profil du joueur saoudien ?

D’une manière générale, le joueur saoudien est technique, il aime le jeu en possession, il a une bonne qualité de passes et de dribbles. Il prend du plaisir à jouer et parfois il aurait à y gagner en étant plus rigoureux dans ses efforts. Mais c’est plus difficile pour lui à cause des conditions météorologiques. C’est compliqué d’avoir une homogénéité dans la durée pour faire les efforts, le pays est grand. Là il fait 15° à Riyad mais sûrement 30° à Djeddah et 8° à Abha. À Abha les joueurs jouent à 2300m d’altitude. Quand il fait 20° en mai chez eux, s’ils jouent à Djebbah il va faire 40°, avec 75% d’humidité, donc c’est compliqué. À Riyad le temps est plus sec. Les joueurs sont soumis à des contraintes météorologiques importantes qui, parfois, ne permettent pas d’enchaîner les efforts physiques à haute intensité. Globalement, on retrouve un football technique avec des joueurs endurants. On a aussi des joueurs, en défense, qui peuvent être plus massifs, costauds.

Vous suivez le championnat local, quelle est la différence que vous pouvez noter entre la France et l’Arabie saoudite ?

Je pense que les gros clubs saoudiens comme Al-Hilal, Al-Nassr etc., sont des équipes qui peuvent figurer en Ligue 1. Le physique est un domaine sur lequel il y aurait besoin d’amélioration. Mais c’est quelque chose qui doit se mettre en place depuis la pré-formation et la formation. Le pays est en train de faire beaucoup de développement pour structurer le football des jeunes vers le haut niveau. Il y a de bonnes générations de joueurs qui arrivent, avec de bons joueurs de 19-20 ans qui ont été champions d’Asie, il y a deux ans, vice-champion U23, il y a un an, et qui ont pu se qualifier pour les Jeux Olympiques. C’est un pays de football. Il y a beaucoup de potentiel. 

Aujourd’hui, l’Arabie saoudite est un peu en retard sur la formation. Savez-vous ce que le pays souhaite mettre en place pour aider ces jeunes ?

Il y a un nouveau DTN qui est arrivé il y a quelques mois, Ioan Lupescu. Un centre technique est en train de se construire dans le même esprit que ce qui a été fait au Qatar avec beaucoup de terrains. Toutes les équipes en ligue pro ont leurs équipes de jeunes qui figurent dans les championnats nationaux. Chaque club développe son académie progressivement. Il y a vraiment matière à évoluer sur ce point-là. Après c’est difficile de juger tous les clubs, je n’ai pas pu tous les voir. La Fédération a élaboré, depuis 1 an, un vaste projet de détection chez les 6-10 ans et compte ouvrir plusieurs académies, comme Clairefontaine ou les pôles espoirs en France, pour permettre aux meilleurs jeunes d’avoir un encadrement de qualité, exigeant et une formation de haut niveau.

Pour revenir sur les qualifications pour la Coupe du Monde. Vous êtes deuxième du groupe sans avoir perdu un match. Comment vous voyez vos chances ?

Bien sûr, on y croit. On est optimiste. Ce ne sera pas facile. On était 7ème sur 8 dans le chapeau 1, on n’était pas à la meilleure position. On a tiré l’Ouzbékistan qui était en haut du chapeau 2, la Palestine 3ème du chapeau 3, après Singapour et le Yémen également bien placés dans leur chapeau. On a eu les meilleures équipes de chaque chapeau. Ce qui explique le classement serré. L’Ouzbékistan compte 9 points, nous 8 points mais avec un match en moins. Singapour 7, le Yémen 5 et la Palestine 4. En sachant qu’on reçoit le Yémen pour le prochain match. Après on va à Singapour, ensuite on reçoit la Palestine et l’Ouzbékistan. L’objectif est de se qualifier en essayant de finir premier. Les 8 premiers de chaque poule sont qualifiés d’office ainsi que les 4 voir probablement 5 meilleurs deuxièmes (le Qatar est premier de son groupe et qualifié). Si toutefois on devait finir à la deuxième place, ce qu’on veut éviter, on donnera tout pour avoir un maximum de points. Le Qatar ne participera pas au round 3 étant donné que la Coupe du Monde se joue chez eux. Ils participent au round 2 en revanche car les douze meilleures équipes seront directement qualifiées pour la Coupe d’Asie 2023 en Chine.

Mais le chemin reste encore long ?

Oui. Il reste 4 matchs pour le round 2. A la mi-juin, si on termine premier, il y a un dernier round avec deux poules de 6. Il y aura 10 matchs à jouer, les deux premiers de chaque poule vont à la Coupe du Monde. On n’est pas encore au bout (rires) ! On espère que tout va bien se passer pour ce round 2. On espère pouvoir jouer les matchs. 

Cette épidémie a dû être compliquée à gérer en sélection…

On n’a pas pu faire de rassemblement de mars à juin et de septembre à octobre. On a raté 8 matchs et plusieurs jours de travail. Pour nous qui venions d’arriver, ce n’était pas la meilleure des situations. On ne va pas se plaindre, on réussit à voir les joueurs. Et les prochaines échéances sont pratiquement que des rencontres officielles des éliminatoires à la Coupe du Monde au Qatar donc des matchs à enjeu ce que l’on préfère quand on est compétiteur. Ce serait une belle fête si on se qualifie. En espérant que les supporters puissent revenir dans les stades. 

En sélection les stades sont souvent pleins d’ailleurs. Ça doit être particulier de jouer des matchs de sélection à huis-clos…

Surtout pour nous, sur les 4 derniers matchs, on en a 3 à domicile ! On joue à Djeddah au mois de juin, si on peut ouvrir les stades d’ici-là ce serait fantastique. C’est un stade avec 70 000 places, s’il est plein ce serait un réel avantage de jouer à domicile ! La notion extérieure / domicile pourrait vraiment nous aider.

Adrian Ursea ? C’est un choix judicieux, en terme de gain de temps d’avoir un entraîneur qui connaît parfaitement les joueurs et le groupeLaurent Bonadei

Pour terminer un petit mot sur votre ancien club. Est-ce que vous suivez la Ligue 1 et les résultats de l’OGC Nice ?

Bien sûr ! Je suis, je regarde les matchs, je continue à m’intéresser à ce qu’il se passe au sein du club. Malheureusement pour Patrick Vieira ça s’est mal passé mais j’étais content pour Adrian Ursea et Fred Gioria. Fred est un ami, compétent et fidèle avec qui j’ai passé de bons moments. Adrian est passionné, méticuleux, humain et il aime son métier. Il a réussi à mettre en place des choses qui lui tiennent à cœur. Il a l’occasion d’aider cette équipe. J’ai été content de voir la promotion d’Adrian en interne. C’est un choix judicieux, en terme de gain de temps d’avoir un entraîneur qui connaît parfaitement les joueurs et le groupe. Ça laisse le temps à la direction de faire le meilleur choix sans être dans l’urgence. C’est toujours compliqué de prendre un nouvel entraîneur en cours de saison. Donc pour Adrian c’était une véritable opportunité. Il fallait qu’il accepte, il a bien fait et il doit jouer sa carte à fond pour prouver qu’il peut être capable de continuer, ce qu’a bien su faire Julien Stéphan à Rennes.

De voir certains joueurs du centre de formation évoluer en pro, ça doit vous faire plaisir.

Bien sûr, c’est la fierté du formateur, l’accomplissement du travail de toute une équipe au centre de formation. C’est aussi la richesse qu’un joueur a pu avoir avec différents discours d’entraîneurs. Je pense que le renouvellement des entraîneurs dans le centre de formation, c’est essentiel dans la pédagogie pour un jeune. Au cours de sa carrière un jeune n’aura pas un entraîneur durant 15 ans, l’époque de Guy Roux est révolue. Proposer plusieurs compétences, différents discours, ou même expériences, comme par d’avoir fait venir d’anciens pros comme Cédric Varrault, Didier Digard ou encore Marama Vahirua, ce sont de bonnes choses pour les jeunes. Ce sont des joueurs qui ont mouillé le maillot. Ils connaissaient le club et le redécouvrent, comme j’ai pu le faire en 2015. Toutes ces compétences permettent aux jeunes d’avoir un maximum d’outils pour rejoindre le groupe pro. Je suis aussi très fier de voir les joueurs évoluer ailleurs qu’à Nice, notamment Romain Perraud et Franck Honorat à Brest, Said Benrahma à West Ham, Malang Sarr à Porto, Ganago à Lens. Je les ai côtoyés à Nice, j’avais un bon feeling avec eux, ça me fait plaisir. Je crois que ce qui a été initié et la philosophie de l’OGC Nice est sur la bonne voie. Notamment avec le partenariat avec Lausanne. Pour les jeunes, c’est un bon port d’accueil afin de leur permettre de franchir encore des paliers et de revenir, au club ou pas, mieux armé avec plus d’arguments.

Propos recueillis par Ridha Boukercha

Crédit photos : Mohammed Meshary Alfarhood / SAFF

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