Interview

Ludovic Obraniak : « Le football amateur crie à l’aide, mais il reste sans réponse »

13/06/2020 à 16:29

Joueur, consultant... et désormais entraîneur adjoint. Le 29 mai dernier, Ludovic Obraniak entamait un nouveau chapitre de son après-carrière en intégrant le staff de l'Iris Lambersart, club de Régional 2 des Hauts-de-France. Pour Actufoot, l'ex-international polonais (34 sélections) détaille ses motivations et analyse le monde dans lequel il se lance. Entretien.

Ludovic, qu’est-ce qui vous a poussé à passer vos diplômes d’entraîneur ?

La fin de carrière est quelque chose d’assez compliqué à gérer, alors j’aimerais avoir plusieurs opportunités de reconversion. J’ai eu la chance de pouvoir travailler dans les médias, mais j’ai d’autres ambitions pour mon avenir. Et j’aimerais me donner les moyens de les réaliser. Pour cela, il faut que je me forme si je veux devenir manager ou entraîneur. C’est pour cette raison que je me suis inscrit au BEF. J’ai aussi quelques amis qui commencent à se lancer dans le métier. J’ai pas mal échangé avec Stéphane Dumont qui est en poste déjà et le tout m’a motivé. Ajouté à cela le fait que ma femme me pousse à le faire… (rires).

Pourquoi avoir choisi l’Iris Club de Lambersart ?

J’ai décidé de m’engager dans cette aventure en partie parce que mon fils joue dans ce club. J’ai beaucoup d’affinité avec le président et c’est lui qui m’a mis en contact avec Thierry Villain (entraîneur de l’Iris Club de Lambersart, ndlr). Thierry a accepté de me prendre avec lui, en tant qu’adjoint.

Quel lien entretenez-vous avec le coach ?

On a échangé pendant toute une après-midi. Le courant est bien passé et il s’avère que l’on partage la même vision du foot. On a pris la décision de travailler ensemble et que je passerai mon diplôme cette année à ses côtés. C’est quelqu’un qui a une bonne expérience du foot pro et amateur. Donc pour débuter c’est le parfait mentor.

Le président de l’Iris disait que vous « parliez le même football » que Thierry Villain. Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela veut dire que c’est un football qui est principalement porté sur l’offensive. Quel que soit le système adopté, on s’inscrit, en phase défensive, dans une logique de transition très rapide. Le modèle type en ce moment c’est Liverpool. C’est l’équipe en vogue, mais il est vrai que, de mon côté, je travaille depuis un petit moment sur ces équipes qui ont cette capacité à passer du mode attaque au mode défense très rapidement, en essayant de chasser très haut et de limiter les courses.

« Les besogneux ont besoin d’un peu de ludique. C’est ce qui m’a parfois manqué dans ma carrière : prendre plus de plaisir aux entraînements. »

Sur le plan individuel, pour les joueurs, ça donne quoi ?

On a des attaquants qui sont de plus en plus talentueux, de plus en plus rapide, mais qui aiment de moins en moins défendre. Donc pour mettre en valeur ces joueurs-là, il faut les faire défendre le moins possible. Et pour les faire défendre le moins possible, il faut faire en sorte que leurs courses à haute intensité soient moins longues. Le but à travers cette tactique, c’est d’imposer un pressing chez l’adversaire très rapidement. C’est ce que Thierry essaye de mettre en place, et on va s’appliquer à bosser là-dessus cette saison. D’une manière globale, il s’agit de produire du jeu tout en étant très réactif dans les transitions attaque-défense.

Quels sont vos projets pour ce club ?

C’est de continuer à progresser. L’objectif est clairement de viser le R1. Ce n’est jamais simple mais on a envie d’être ambitieux. Le président est aussi allé chercher Thierry pour ça. C’est quelqu’un qui sait très bien œuvrer à l’intérieur des clubs, installer une philosophie, une rigueur. Le but, c’est de permettre au groupe de prendre du plaisir tout en amenant énormément de rigueur. Le club a le potentiel pour grandir, et on va s’en donner les moyens en essayant d’impliquer au maximum les joueurs. Nous, nous sommes que les metteurs en scène. Et il faut savoir mettre les acteurs dans les meilleurs conditions. C’est ce qu’on va s’efforcer de faire.

« Le relationnel a pris une place prépondérante dans le football moderne. L’idée, c’est d’avoir une communication adaptée à chaque profil. »

Qu’est-ce qu’un ancien joueur pro comme vous, international qui plus est, peut apporter à un club de R2 ?

J’ai toujours aimé le travail. Je n’avais pas le talent de certains donc j’étais un besogneux. Mais les besogneux ont besoin d’un peu de ludique. C’est ce qui m’a parfois manqué dans ma carrière : prendre plus de plaisir aux entraînements. Il faut comprendre que ces joueurs-là ne gagnent pas leur vie en jouant en Régional 2. Ils ont d’autres priorités. Il faut que, dès qu’ils viennent s’entraîner, ils soient motivés et qu’ils aient envie de le faire. L’idée ça sera de créer une atmosphère de travail précise mais aussi au sein de laquelle il y a de la joie et de la bonne humeur. Au final c’est ça qui paye : c’est l’atmosphère qui règne dans le groupe, et c’est ça qui amène les résultats.

Quelle influence peut avoir votre rôle de consultant pour votre nouveau poste ?

Cela me force à être constamment dans l’analyse. A force de regarder des matches, d’étudier les comportements, forcément ça aide à avoir des idées.

Vous avez sans doute une philosophie de joueur, une philosophie de consultant. En avez-vous une en tant qu’entraîneur ?

Le relationnel a pris une place prépondérante dans le football moderne. Certes il y a l’aspect tactique, l’aspect technique, mais il y a aussi la communication. L’idée, pour l’entraîneur, vis-à-vis d’un groupe de 25 joueurs ayant des caractères différents, c’est d’avoir une communication adaptée à chaque profil. Il y a des joueurs qu’il faudra piquer, d’autres qu’il faudra rassurer, d’autres encore qu’il faudra booster. Il faut rentrer dans l’intimité du joueur. Apprendre à le connaître pour mieux pouvoir le cerner. Le but, par le biais de la communication et de la mise en situation, c’est de donner un maximum de confiance à notre groupe.

Depuis janvier, Ludovic Obraniak intervient en tant que consultant sur la chaîne L’Equipe. Auparavant, il assurait le même rôle à la radio, pour RMC.

Quel regard portez-vous sur le football amateur ?

Je pense que le football amateur est un monde qui est assez délaissé. On le voit encore à travers la crise que l’on traverse actuellement. On ne parle que du football professionnel. Le monde amateur crie à l’aide, mais il reste sans réponse. Et on vient tous du monde amateur. On ne peut pas dissocier son passage en sélection du petit club dans lequel on a commencé. Donc il faut aider ces petits clubs. Parce qu’aujourd’hui, ce sont eux qui forment les joueurs mais aussi les hommes de demain. Ils ont un rôle sociétal, éducatif. La plupart des personnes qui y interviennent sont bénévoles. Il ne faut pas oublier ces gens-là car ils sont la base de notre football. Et s’il n’y a plus de base, l’édifice risque de s’effondrer. En ce moment, l’édifice est fissuré et on tourne la tête. Le football amateur est la base du football professionnel. C’en est l’une des premières pierres. Il faut savoir la restaurer de temps en temps, et en ce moment on a tendance à l’ignorer. Cela pourrait avoir des conséquences dramatiques.

C’est pour cette raison que vous vous êtes orienté vers le football amateur ?

Pas particulièrement non. Mais j’avais aussi envie de rendre ce que le football amateur m’a donné. J’ai commencé à l’UL Plantières. Et sans ce club, peut-être que je ne serais jamais arrivé au FC Metz. C’est un club qui a mis du cœur, de l’argent, de la générosité, qui était là dans les bons comme dans les mauvais moments. J’ai mon fils aussi qui a 7 ans et qui est dans ce monde là, donc j’aimerais l’accompagner. On n’a pas eu l’occasion de partager ma carrière professionnelle ensemble, mais aujourd’hui je veux le suivre et qu’on vive des choses ensemble. Je voulais me rapprocher de ce foot de proximité, revenir à la base. Parce que je crois que le fait d’être dans ce milieu-là, ça me rend meilleur en tant que consultant, en tant qu’homme et en tant, peut-être, que futur directeur sportif ou entraîneur de haut niveau. Je pense que c’est le passage obligé. Qu’il faut en passer par là : revenir aux bases, avec humilité.

« Voir jouer un gamin ça réveille beaucoup de choses. Ca m’aide à avoir une autre vision du foot »

Quel est votre lien avec le foot amateur ? Avez-vous déjà assisté à des rencontres de niveau régional, ou chez les jeunes ?

Je suis assez proche de l’Iris. J’y ai joué quelques matches en Régional 3 et il m’arrive d’échanger avec le président, notamment sur le développement du club. J’amène mon fils aux entraînements, parfois je l’accompagne en compétitions le week-end. Mon rapport au football amateur est simple : je prends beaucoup de plaisir à voir évoluer les gamins. Ca n’a pas de prix. Voir jouer un gamin ça réveille beaucoup de choses. Ca m’aide à avoir une autre vision du foot, sur la spontanéité, sur le plaisir, la joie. Quand tu vois jouer un enfant, tu te rends compte de beaucoup de choses. Cela m’éclaire d’aller au contact de ces équipes de jeunes et ça m’éclairera d’être au contact de l’équipe de Lambersart qui va m’apporter, je suis sûr, une autre vision.

Vous vous êtes également présenté sur une liste pour les élections municipales de Lille. A quel point êtes-vous attaché au Nord ?

Au point que j’y vis (rires) ! J’ai fait le choix d’habiter dans le Nord alors que je suis originaire de la région messine. J’éprouve énormément de plaisir à vivre ici. Alors même si on n’a pas le soleil toute l’année, cela ne me pose pas énormément de problème. Ma famille et moi avons une belle qualité de vie et je ne suis pas loin de mon travail. Par rapport à une perspective professionnelle c’était le lieu adéquate. Pour vivre à Paris par exemple, il faut consentir beaucoup de sacrifices. Et puis j’aime les Nordistes. Je me sens bien ici, donc c’est pour ça qu’on a décidé de s’installer ici.

A terme, quels sont vos objectifs ?

C’est de coacher une équipe de haut niveau. Je ne fais jamais les choses par hasard. Si demain je passe mes diplômes de manager, c’est pour devenir directeur sportif. Et si je me lance dans des diplômes d’entraîneur, c’est pour entraîner une équipe de haut niveau. Après, pour en avoir discuté avec des amis qui se sont lancés dans l’aventure, je sais que le chemin est long. Il va falloir s’armer de patience, mais au bout il y a un objectif et c’est ce qui me fait avancer. C’est un métier différent de celui qu’on a fait, et il faut avoir l’humilité de passer par là : réapprendre les bases, se forger une nouvelle opinion. Je me rends compte que j’ai parfois été un joueur casse-couilles pour mes entraîneurs (rires). Il y a aussi une certaine excitation de revenir proche du terrain. Le manque n’était pas criant au départ, mais là, dernièrement, il se faisait davantage ressentir.

Propos recueillis par Harry Hozé

Crédit photo : MAXPPP/Stéphane Mortagne

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