InterviewSéquence Coach

Luka Elsner : « L’entraîneur français est sous-évalué »

03/05/2018 à 18:24

La Séquence Coach, c’est votre rendez-vous hebdo ! Chaque jeudi, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Toutes les semaines, nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique.
Il a été international slovène, il est francophone et son père s'appelle Marko Elsner, l'ancien joueur de l'OGC Nice. Luka Elsner, 35 ans, s'est construit dans son pays d'origine. Après trois expérience d'entraîneur, en Slovénie et à Chypre, il est sur le marché. Il transpose son regard sur le jeu, la gestion du groupe et les entraîneurs français, qu'il voit évoluer de loin.

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : 3-4-2-1 et 4-3-3

«Il y a deux systèmes que j’affectionne, le 3-4-2-1 et le 4-3-3. Ca permet un pressing haut efficace dans le positionnement. J’aime étouffer l’adversaire, ne pas lui donner de possibilité de construire en repassant de derrière. C’est plus facile à mettre en place dans la logique de pressing et le réseau de passe est assez efficace. Ca offre toujours des solutions pour le porteur de ballon. C’est une organisation assez logique sur les aspects de construction d’attaque, ça donne des possibilités de permuter et d’ouvrir les espaces. Ca donne une bonne présence offensive dans le dernier tiers. Mais le système doit être au service des principes de jeu. Il doit être adaptable à l’effectif et à l’évolution du jeu. J’ai pu sentir l’impact que peut avoir le positionnement d’un ou deux joueurs dans les lignes. Si on n’a pas l’efficacité, on peut voir combien les joueurs pouvaient souffrir. »

Coach français préféré : Laurent Blanc

« J’ai beaucoup aimé la période Laurent Blanc, l’identité de jeu. Je trouvais qu’il y avait un impact sur l’aspect tactique, une intelligence. Sur le terrain, il y avait beaucoup de choses à apprendre. Il y a d’autres choses dans le management, qui sont différentes. Mais en tant que coach, j’ai beaucoup aimé. Ensuite, on ne peut pas passer à côté de Zidane au vu des résultats. Beaucoup de coaches français ont apporté. C’est dommage qu’il en reste tant en France, ils pourraient s’exporter. Ils ont beaucoup de choses à apprendre aux autres, côté gestion humaine.

Coach étranger préféré : Pep Guardiola

« Guardiola. Dans une mesure liée à lui, c’est Cruyff, qui a amené ce genre d’entraîneur sur le marché, qui l’a orienté et créé. Guardiola touche l’essence même du foot. En regardant un match, tu peux t’arrêter toutes les 5 minutes et dessiner un schéma de jeu, un positionnement. Il a créé des nouveautés, des surprises. C’est très compliqué dans le foot moderne, et c’est un des rares qui le fait. Côté coeur, Lucien Favre. Dans une même logique, c’est extrêmement fort. »

Principes de jeu : Obsédé par la possession

« J’ai appris par la force des choses, que tu peux en avoir, des choses que tu aimerais faire. Mais, des fois, tu te heurtes à une incompatibilité. Je suis obsédé par la possession de balle, j’adore l’avoir. Je veux contrôler la perte de ballon, avoir une transition défensive. Je suis moins dans l’idée de se poser en assise défensive et dans les moments de transition offensive pour contre attaquer. Mais les principes doivent être adaptables à l’environnement, à la capacité des joueurs à les mettre en place. Si la situation se prête, il faut être dominateur, ne pas laisser de temps à l’adversaire, être un rouleau compresseur. Mais c’est la manière la plus difficile à mettre en place dans le football, car elle requière le plus de qualités ».

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAÎNEUR

Définissez-vous en tant que coach dans la gestion.

La gestion d’un groupe sportif ressemble à tout groupe humain où il y a une hiérarchie et une autorité qui doivent être respectées. Elles sont respectées, s’il y a une crédibilité. Il y a donc des connaissances et une transmission d’un savoir. On doit être capable de choisir un groupe sain, qui partage les mêmes valeurs. On doit avoir des relations humaines qui vont transcender côté foot, qui vont faire vivre le groupe pour partager une histoire spéciale. Je dois toujours faire la balance entre être leader et faire partie de ce groupe. Je me considère comme étant proche des joueurs, j’essaye de trouver des points d’accroche ensemble. Je ne suis pas du style autoritaire, qui donne la direction et qui dit c’est comme ça et pas autrement. J’estime qu’il faut beaucoup échanger et faire participer. Le niveau de responsabilité d’un joueur s’élève plus il participe au projet commun. Il faut une honnêteté et une envie de réussir commune. J’ai 35 ans. J’ai une distance courte. Je veux être à l’écoute pour comprendre ce qu’ils vivent et qu’ils puissent donner le meilleur.

Quelle est la causerie qui vous a marqué ?

J’étais en D1 slovène, chez le leader du championnat. On jouait chez un promu. On menait 4-0 à la mi-temps. On était tous très à l’aise. Le coach est rentré énervé dans le vestiaire. Il nous a passé un savon énorme, car, dans le jeu, on n’était pas bon. Il trouvait qu’on ne respectait pas les principes, qu’on en faisait trop ou pas assez, qu’on bafouait notre football. Il fallait faire attention à respecter les valeurs et notre jeu. Ca m’a marqué, car ça veut dire qu’il rester exigeant par rapport au contenu. Il n’y a pas de moment où on peut avoir le sentiment « j’ai accompli et maintenant je me repose ». On avait fini à 6 ou 8-0.

Quel type de joueur étiez-vous à l’entraînement et qu’attendez-vous de votre groupe ?

J’étais quelqu’un qui se donne tout le temps. J’étais hyper professionnel, à cause de la manière dont je suis devenu footballeur. J’avais l’obligation de ne jamais rien lâcher. J’étais très participatif, très bruyant. Je parlais beaucoup. Je haranguais les coéquipiers. J’étais discipliné et rigoureux. J’avais toujours de l’énergie. Aujourd’hui, j’attends beaucoup des joueurs, mais je comprends qu’il y a des profils différents. Plus on est créatif, moins on est enclin à évoluer de cette manière-là. J’essaye d’influencer, je veux voir chaque joueur donner le meilleur de soi-même, ou au moins être efficace. J’ai un niveau d’exigence assez haut. L’efficacité vient si on s’entraîne tout le temps. Il n’y a pas qu’une seule personnalité et qu’une seule manière de fonctionner. Les meilleurs entraîneurs sont les meilleurs managers humains. Il faut arriver à tirer le meilleur de chacun, trouver les facteurs pour chacun. Ce que je dis à mes joueurs, c’est est-ce que l’idée que tu apportes à l’entraînement bénéficie au groupe et est-ce que tu aides l’équipe à atteindre ses objectifs ? Si oui, je considère que ça marche.

Quel rapport avez-vous avec ceux qui dépassent le poids voulu ?

La première fois où ça se passe, je mets en place un programme d’aide et d’éducation. Tous les joueurs ne sont pas capables de se prendre en main. Il y a des notions de nutrition à avoir, pas seulement dire il faut manger équilibré. J’organise alors un programme physique de travail supplémentaire. Si l’entraînement est à 11 heures, je prends le groupe à 7 heures, avant le petit déjeuner, pour perdre la masse grasse. L’essentiel est d’avoir le bon poids de forme. Je veux d’abord essayer d’aider, car c’est un premier pas. Si le joueur est dans le déni de la réalité et qu’il manque de motivation, j’inflige une sanction financière rapidement.

Qu’en est-il des retards ?

Ceux qui arrivent en retard ne s’entraînent pas. Il y a une sanction financière qui bénéficie au groupe. Les amendes vont financer des activités communes, que ce soit un restaurant, un kart, etc.. Si ça arrive une fois, c’est acceptable, deux fois, j’en rediscute fermement. La troisième fois, je juge qu’il y a un vrai manque d’implication. La mesure est différente. Je ne laisse pas passer, même cinq minutes. Ils sont professionnels, ils n’ont que ça comme travail. Il faut être exigeant. Sinon on rencontre des problèmes.

A l’étranger, vous avez joué ou travaillé en Slovénie, en Autriche et à Chypre. Quelles sont les différences ?

La manière d’appréhender le foot est toujours liée à la manière de fonctionner dans la société. De l’Autriche à Chypre, ce sont deux mondes différents, donc l’approche l’est aussi. Les Autrichiens sont faits pour travailler. Il ne faut pas poser de question pour se donner au maximum. Ils sont toujours au niveau. La capacité de se focaliser est plus haute. Chypre est plus au sud, il y a plus l’amour du foot, la passion pour le projet, et un côté spectaculaire. Le projet est d’être plus espacé. Mais c’est aussi le haut niveau dans la qualité individuelle, il y a beaucoup de bons matches. Entre les deux, il y a la Slovénie. Il y a le côté germanique où c’est discipliné, c’est le travail, et tout est posé. De l’autre, il y a l’influence des Balkans. C’est une espèce de mélange qu’on retrouve dans le foot. La Slovénie gagnerait à se projeter dans l’un des deux côtés. Entre les deux, elle n’est ni dans l’un ni dans l’autre à fond.

ET LA FRANCE ?

Votre regard sur les coachs français.

Ils ont une capacité à former qui est présente. On sent l’influence des entraîneurs qui arrivent sur le marché. Ils créent le lien qui permet d’aider les jeunes à se développer, à leur donner des opportunités. On le retrouve chez tous les entraîneurs français. Ils ont une capacité à motiver, ils ont une forte gestion humaine. Sur le point tactique, c’est en train d’évoluer. L’entraîneur français était fermé en terme de nouveauté. Je le vois évoluer. Ca va dans le sens de la modernisation du foot. L’entraîneur français est sous évalué par rapport à l’impact qu’il peut avoir à l’étranger. Le système français est capable de produire de très bons entraîneurs. Il faut avoir confiance.

Pourquoi faire autant confiance aux entraîneurs étrangers en Ligue 1 ?

Il y a beaucoup de capitaux étrangers. J’ai l’impression, et ce n’est pas qu’en France, que les propriétaires essayent de se positionner sur ce qui se fait de mieux à l’étranger, et qu’ils n’ont pas confiance dans les capacités des entraîneurs français. C’est une histoire de temps, de mise en place. Ca devrait changer. En Angleterre, des entraîneurs anglais, il n’y en a pas beaucoup. Ca suit l’évolution du foot moderne. Ca va vite changer. Un des meilleurs entraineurs au monde, Zidane, est Français. Le blason commence à avoir de belles couleurs.

Sa fiche d’identité
Luka Elsner, né à Ljubljana (Slovénie) le 02/08/1982

Ancien footballeur professionnel au NK Domzale (Slovénie)

Ancien international slovène

Ancien entraîneur du NK Domzale et du Pafos FC (Chypre)

Visuel : Actufoot / Crédit photo : Telis Christou / Pafos FC