OGC NiceCentre de formation

Manu Pires : « Il faut avoir le même respect pour le président du club et la femme de ménage »

14/10/2019 à 16:30

Après des expériences d’entraîneurs en Ligue 2 et National, au Red Star et au Stade Lavallois, et de directeur de l’Academy à Monaco, Manuel Pires est de retour à l’OGC Nice. Fraîchement nommé directeur du centre de formation, poste qu’il a occupé de 2010 à 2014 au Gym, l’ancien milieu défensif amiénois se confie sur son retour dans la capitale azuréenne et les nouvelles ambitions de l’OGC Nice.

Manu, comment s’est fait votre retour à Nice ?

Que ce soit dans ma vie ou dans ma carrière, j’ai toujours eu beaucoup de chance. Les choses se sont toujours emboîtées au bon moment. Après mon départ de Monaco, j’ai eu des opportunités de partir ailleurs, notamment à l’étranger avec des aventures qui pouvaient être très intéressantes. La possibilité de revenir à l’OGC Nice s’est également présentée. C’est une proposition qui s’étudie bien sûr. J’avais toujours aussi au fond de moi l’envie de retrouver, peut-être pas aussi tôt, ce club pour continuer le travail mis en oeuvre il y a quelques années en arrière. Les choses se sont faites assez rapidement puisqu’il y a eu la vente du club. Les parties se sont entendues et aujourd’hui, on est tous contents, le club et moi-même, de retrouver ce goût de travailler ensemble.

Lors de votre premier passage, le club a connu notamment une victoire en Gambardella, la montée en CFA. Que reste-t-il de votre passage au club ?

Des souvenirs (sourires). Le trophée en Gambardella est représentatif de la qualité du travail et des joueurs de l’époque mais cela n’est pas révélateur d’une bonne qualité de formation comme on peut l’entendre. Dans le passé, on a eu des victoires en Gambardella qui n’ont accouché sur aucun joueur confirmé en professionnel. C’est bien, cela rajoute bien évidemment une ligne à notre palmarès, ça flatte l’égo de chacun mais ce n’est pas le cœur de notre travail, de nos ambitions, de notre projet que de gagner des trophées, d’être champion ou d’être le plus haut classé. On fait tout pour gagner tous les matchs, on veut être premier sur tous les tableaux, c’est une évidence mais le but principal n’est pas là aujourd’hui. En regardant en arrière, on a peut-être fait du bon travail mais certainement pas assez pour former beaucoup plus de joueurs pour le Gym.

Qu’allez-vous mettre en place ?

On va mettre une politique de formation différente du passé, basée sur beaucoup d’exigences, plus d’efforts de chacun des joueurs. Il suffit de voir les niveaux des compétitions internationales (Coupe du Monde, Euro, Ligue des Champions) et l’intensité que mettent les joueurs. Que ce soit au niveau de l’impact physique mais aussi dans la qualité et la puissance des passes. C’est certainement l’aspect qui va le plus changer, on va mettre plus de rigueur dans notre travail, peut-être aussi de simplicité. Il y a aussi cette notion de plaisir qu’on veut intégrer en permanence. Celui-ci vient avec l’accomplissement du travail bien fait. On va beaucoup demander aux joueurs, plus qu’auparavant. On va être moins tolérant sur des détails qui ne sont pas vite corrigés.

Les clubs français manquent-ils de rigueur par rapport aux clubs étrangers ?

Je considère qu’il se passe, ou qu’il s’est passé, quelque chose en France qui n’est pas forcément annonciateur de choses positives en terme de travail, d’implication dans le travail. J’ai quitté la formation il y a cinq ans, je la retrouve aujourd’hui et elle a changé. On a tous mûri, on a plus d’expériences peut-être mais j’ai la sensation qu’il y a de moins en moins de rigueur dans le travail, d’implication, de goût de l’effort. La culture du travail n’est plus si présente. Ce n’est pas moi qui le dit mais les entraîneurs étrangers, qui arrivent en France, s’aperçoivent que le travail des Français n’a rien avoir avec celui qu’ils ont connu dans leurs pays d’origine ou à l’étranger. Ils sont étonnés par la nonchalance du footballeur français. Sans généraliser, il y en a qui ont cette culture de travail mais d’un point de vue global, c’est la tendance que confirment les entraîneurs étrangers. En France, il n’y a pas cette rigueur de travail qu’on peut retrouver dans les clubs étrangers. La preuve : quand les joueurs vont à l’étranger, ils se mettent à un peu plus travailler et c’est là où ils développent encore plus leurs qualités. Ils viennent ensuite nourrir la sélection nationale, la Ligue des Champions, les grands clubs étrangers… C’est ce qui va changer, il va falloir mettre de la vraie exigence dans le travail et changer notre culture de l’effort.

Entre votre premier passage à l’OGC Nice et celui-ci, qu’est-ce qui a changé au niveau des jeunes, de leur mentalité ?

L’argent est venu polluer complètement les jeunes générations. Aujourd’hui, j’ai la naïveté de penser qu’il y a quand même une minorité de joueurs qui pensent au jeu de balle qu’ils ont connu étant tout petit. Je ne suis pas persuadé que tous les garçons dans nos centres de formation soient des jeunes enfants passionnés de ballon rond et qui veulent atteindre leur rêve d’enfant de 10 ans. Aujourd’hui, leur rêve a changé. C’est peut-être de briller, d’être suivi sur les réseaux sociaux, d’être multimillionnaire le plus rapidement possible. Il faut vivre avec je suis conscient qu’on ne pourra plus jamais revenir en arrière. Il ne faut surtout pas dire que c’était mieux avant, c’est impossible de comparer les générations. Il faut juste apprendre à vivre avec. Les jeunes ont clairement évolué. Je pense qu’on peut se permettre de dire qu’il est plus difficile de diriger les joueurs qu’avant. On parle beaucoup plus de management de joueurs et de leurs égos. Le joueur actuel a besoin de plus d’explications et est toujours dans la négociation de ce qu’on lui dit. Dans une certaine mesure, c’est bien de vouloir savoir pourquoi on fait les choses, c’est une preuve de maturité, mais aujourd’hui on est dans l’exagération de la négociation.

Justement, est-ce que les parents ont un rôle à jouer dans ce changement de mentalité ?

J’allais y venir. Quand je vois certains enfants parler à leur parents, je comprends un peu l’évolution des jeunes. C’est de notre faute, nous parents, on laisse plus d’espace à nos enfants en terme de comportement ou de caractère car le monde de demain sera peut-être plus difficile. Il faudra être fort, avoir les dents longues pour résister, pour travailler et subsister dans le monde du futur mais il y a une barrière à ne pas dépasser. Je trouve qu’aujourd’hui, je vois trop d’enfants manquer de respect à leurs propres parents, qui représentent le premier socle, le modèle. Donc quand ces garçons-là sont dans un univers d’autorité, ils manquent de rigueur, de cadres, de repères. Nous, on passe beaucoup de temps à essayer de les discipliner. Parfois, il y a du négociable mais aussi du non-négociable et ça les jeunes ont du mal là-dedans. A l’OGC Nice, on va fonctionner comme on voudra avec cet aspect là. On sera très proche de nos joueurs mais aussi ferme car on sait où on veut aller.

 

« Le cœur de notre mission reste le travail avec le ballon »

 

Les nouveaux dirigeants ont-ils fixé des objectifs ?

Oui, la priorité est de former des tops joueurs. On veut former les meilleures jeunes de la région. On veut qu’ils rejoignent l’OGC Nice. On est en train de mettre en place un énorme projet pour la formation, la pré-formation, le développement de jeunes joueurs. On veut que nos garçons deviennent meilleurs plus rapidement et qu’ils aient tout de suite en tête d’acquérir les compétences qu’exigent le très haut niveau. On veut avoir une formation à la hauteur des ambitions du club, des propriétaires et dirigeants mais aussi des supporters qui vont être de plus en plus intraitables vis-à-vis des joueurs. Quand on affiche des ambitions, on se doit de les respecter.

Vous faites référence aux jeunes de la région, est-ce que les liens, les passerelles avec les clubs amateurs vont-ils se renforcer ?

Notre objectif est de faire de notre sport le plus beau à l’échelle nationale et internationale. On veut que le football soit le plus populaire possible. J’ai des membres de ma famille qui travaillent dans le monde amateur. Je suis connecté en permanence avec celui-ci, je connais son fonctionnement. On sait combien ils ont besoin d’aide, pas forcément financière ou matérielle, mais plutôt en terme de pédagogie, de conseils. Nous, on a accès à beaucoup de compétences, on croise des entraîneurs de très haut niveau qui viennent coacher l’équipe professionnelle. Ils nous apprennent des choses qu’on se doit d’intégrer en tant qu’éducateur à l’OGC Nice. On a aussi un devoir de développer le football en aidant les coachs de la région qui souhaitent progresser. On n’est pas là pour piller leurs joueurs. Il y a certains clubs amateurs avec lesquels on aura travaillé durant vingts ans et on n’aura sorti aucun joueur mais cela ne nous empêchera pas de continuer à travailler avec eux. Nous, on veut que le Gym soit partout, que le Rouge et le Noir soient les deux seules couleurs qui puissent exister dans la région.

Allez-vous continuer à accroître l’utilisation des nouvelles technologies, notamment de la vidéo ?

On est toujours à la recherche de ce qui pourrait aider à développer les qualités de nos joueurs. On a un regard attentif sur la technologie mais on n’est pas obnubilé là-dessus. En revanche, on va énormément développer le travail vidéo, y compris pour les plus basses catégories. Cela va devenir incontournable et sera le quotidien du joueur. Tous les éducateurs devront être de bons analystes, capables de séquencer, découper, monter un support vidéo pour montrer à leurs joueurs. Cela sera un travail aussi bien à l’entraînement qu’en match pour optimiser la performance d’un joueur ou d’un groupe. C’est primordial. On ne peut pas passer à côté de cet outil.

Leader en U17 National, 5e en U19 Nat, les résultats actuels du club sont-ils satisfaisants ?

La satisfaction n’est pas dans les résultats. L’important est de voir le nombre de joueurs qui évoluent en catégorie supérieure. Notre seule satisfaction, elle est là. On veut bien évidemment être premier partout, gagner la Gambardella tous les ans. On veut cette culture de la gagne. La finalité de notre métier est de former des joueurs. On peut passer vingts ans dans la formation sans gagner le moindre titre mais en ayant formé une centaine de joueurs professionnels. C’est cela la vraie réussite ! Les trophées sont valorisants pour une génération mais pour l’histoire d’un club former des joueurs emblématiques qui vont aider l’équipe à franchir les paliers, c’est beaucoup plus valorisant. En France, il y a meilleurs que nous. Lyon, Paris, Monaco font partie de ces clubs qui alimentent une majorité de la Ligue 1 et parfois même des équipes évoluant en Ligue des Champions, à l’étranger. On peut les considérer en modèle. On souhaite être à la hauteur de ces clubs et, pourquoi pas, les dépasser dans le futur.

A ce niveau-là, où se situe Nice dans la formation parmi les clubs de l’élite ?

On est à notre place, au milieu du tableau dans la formation. On souhaite bien sûr être plus représenté en formant des hommes qui joueront en Ligue 1 puis dans les compétitions internationales. Aujourd’hui, il ne faut pas se mentir, on n’en a pas tant que ça. On est en voie de développement. On repart sur un autre projet, sans effacer le passé, mais on va construire une autre politique de formation, un autre élan pour grandir encore plus vite.

Depuis votre départ du Club, vous êtes passé par le Red Star, Laval ou encore Monaco. Que ce soit en tant qu’adjoint, coach principal ou directeur du centre, que vous ont apporté ces expériences ?

Elles ont été très enrichissantes et même capitales dans ma façon de voir la formation. Je m’étais dit que si je retournais dans la formation, je ferais différemment les choses. Quand on est bercé par ça, on n’est pas forcément connecté à la réalité du monde professionnel. Il y a beaucoup d’affect quand on est plongé là-dedans depuis quelques années, on n’a pas conscience du niveau réel du haut niveau. J’ai eu la chance d’entraîner en National et en Ligue 2 et de voir le niveau. A l’époque, on pensait que nos joueurs du centre de formation pouvaient évoluer en Ligue 1 mais on se trompait. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils n’avaient les aptitudes pour la Ligue 2 ou le National mais aujourd’hui ces championnats évoluent. Il y a plus d’intensité dans les matchs, dans les contacts. Les joueurs voient très vite le jeu. Je ne parle même pas de la Ligue 1 ou de la Ligue des Champions… Les prises de décision sont hyper rapides. L’esprit de compétition, de gagner ses duels, est très important dans ces championnats. Les joueurs de haut niveau ont cette capacité à haïr la défaite et non pas que d’aimer la victoire. C’est ce que j’ai retenu de mon passage à Laval et au Red Star. Les joueurs attendent impatiemment les matchs du vendredi ou du samedi, ils sont de réels compétiteurs. Durant la semaine, ils préparent avec beaucoup de sérieux et d’application l’examen qu’est le match.

Votre savoir-faire est reconnu par tous les joueurs que vous avez croisé. Qu’est-ce que la méthode Pires ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut demander ça (sourires). J’essaye de faire avec les joueurs, ce que tout le monde doit faire avec ses propres enfants. Je pars du principe que je considère mes joueurs comme mes enfants. C’est dur parfois parce qu’ils ne me ressemblent pas (sourires), mais surtout parce qu’il y a beaucoup de travail. Il faut les aimer mais ne pas leur faire de cadeau. Si vous n’aimez pas votre joueur, il le ressent et il ne donnera rien. Ma méthode, c’est de montrer à un maximum de joueurs, on ne peut pas plaire à tous, qu’on les aime mais aussi d’être intransigeant. Je peux leur dire que je les aime le matin et être capable de les renvoyer chez eux l’après-midi même. Je ne ferai aucun cadeau là-dessus. Il faut qu’ils sachent qu’il y a une justice : c’est qu’ils restent dans les clous.

Vos anciens joueurs gardent de vous des valeurs de respect. Dire bonjour dans les vestiaires, pas de tatouage, pas de maillot d’une autre équipe etc. Est-ce que vous allez remettre cela en place ou est-ce déjà en place ?

Toutes ces valeurs, c’est la base de notre race humaine. C’est le respect de l’autre. Il faut considérer aussi bien le président du club que la femme de ménage qui vient à 19h. Il faut avoir le même respect pour ces gens-là. C’est trop facile de respecter une personne qui est influente, ou qui a un statut, et pas l’autre. Pour moi, c’est de la faiblesse. En respectant tout le monde, on a une droiture, une ligne de conduite, on est déjà respectable. Après il y a des valeurs qui peuvent m’appartenir mais que je considère encore d’actualité comme se découvrir, enlever sa casquette quand on salue quelqu’un. Cela renvoie un peu à la tradition où les hommes enlevaient leur chapeau pour saluer les dames. Au centre de formation, j’interdis les tatouages car il y a une dérive, je pense que c’est davantage une mode. Je ne veux pas en voir apparents. Ils feront ce qu’ils voudront quand ils seront professionnels. Alexy Bosetti, un garçon qui a ma plus grande admiration, mon plus grand respect, mon amitié, mon affection, est tatoué de partout mais je l’adore. Après le centre, il a fait ce qu’il a voulu, quoique il a même commencé un peu ici à en faire (sourires) mais en les cachant. Tout ce que les parents enseignent à leurs enfants, on doit leur apprendre à les respecter au centre de formation. Pour moi, c’est une évidence de nettoyer notre lieu de travail en jetant les détritus que l’on voit au sol et ne pas le laisser au prochain qui passera. Je ne conçois pas qu’un jeune qui vit dans le centre de formation arrive en retard en cours. Il a cinq marches à descendre… Il y a des enfants qui traversent des villes entières pour aller à l’école… Aucun retard n’est toléré ! C’est du non-négociable, c’est comme si un joueur est dans les vestiaires alors que l’arbitre vient de donner le coup d’envoi. On respecte un professeur comme on respecte un coach. Ce sont ces valeurs que j’essaye d’inculquer.

Depuis votre départ, le club a évolué, a changé de centre, de stade, d’actionnaires. Quel regard avez vous sur ce Gym nouveau ?

Je l’ai vu évolué parce que j’ai toujours eu des contacts et amis ici au club ou qui gravitent autour, des supporters que je connais. Quelque part, je n’ai jamais eu l’impression de partir car je le voyais grandir. Quand j’ai visité ce centre, j’ai eu envie de revenir un jour et de travailler dans de telles infrastructures. Ce sont des conditions de travail exceptionnelles mais cela ne fait pas tout. Un club, ce n’est pas que des bâtiments, c’est avant tout une âme, une flamme qu’on doit faire perdurer. Il faut alimenter les machines qui sont de plus en plus grandes et sophistiquées. On doit les alimenter avec du carburant de très haut niveau pour contribuer à son fonctionnement, son développement et qu’elles durent longtemps.

Crédit photo : Actufoot

.