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Marius Royet, histoire d’un pionnier

19/03/2020 à 12:05

Buteur lors du premier match de l'équipe de France en 1904, premier recordman des sélections, mort pour la France en 1918, victime de la pandémie de grippe espagnole, Marius Royet nous a laissé un héritage exceptionnel. Il méritait bien que le premier volet de notre nouvelle rubrique "Rétro foot" lui soit consacré.

Le 1er mai 1904, l’équipe de France dispute le tout premier match officiel de son histoire face à la Belgique. A l’initiative de cette rencontre, un mécène visionnaire nommé Evence Coppée. Ce dernier ne le sait pas encore, mais ce match sera fondateur pour le football mondial. En effet, son succès motivera la création de la FIFA quelques semaines plus tard (21 mai 1904). Le Français Robert Guérin en sera le premier président.  En ce dimanche de « fêtes du travail » (le pluriel est alors de mise), célébration instaurée quatorze ans plus tôt, c’est à Uccle, au Sud-Ouest de Bruxelles, que s’écrit la toute première page du roman de notre sélection nationale.

Les Bleus vêtus de blanc

Le bleu n’est pas encore de rigueur et c’est vêtus d’un maillot blanc que onze Français se présentent sur la pelouse du Stade du Vivier d’Oie, dont les tribunes sont garnies de 1500 spectateurs. Il est 16h45 quand  l’arbitre anglais, John Keene, donne le coup d’envoi de ce match historique, le premier entre deux nations européennes, également le premier pour l’équipe belge qui arbore déjà sa fameuse tunique rouge. Sept minutes plus tard, les locaux ouvrent le score par Georges Quéritet. La France égalise rapidement par Louis Mesnier (12e), qui devient donc le premier buteur français sur le plan international.

Un but pour la postérité

Dans la minute suivante, c’est au tour de Marius Royet d’entrer dans l’histoire. Le pensionnaire de l’US Parisienne donne l’avantage à une équipe de France renversante, qui finira par arracher le match nul en toute fin de rencontre, après que les Belges soient repassés devant en seconde période. Score final 3-3, Gaston Cyprès est le troisième buteur français ce jour-là. Au sein d’une sélection très parisienne, dont dix joueurs sur onze évoluent dans un club de la Capitale, Marius Royet occupe le poste d’intérieur droit, membre d’une ligne d’attaque composée de cinq joueurs, avec une organisation en 2-3-5  (!).

La toute première équipe de France de Football, prête à affronter la Belgique le 1er mai 1904 (Marius Royet, 2e joueur assis de gauche à droite).

Né en même temps que le football

Alors âgé de 24 ans, le natif de Saint-Jean-Bonnefonds (Loire) a vu le jour en 1880, alors que le football balbutiait en France. Introduit quelques années plus tôt par des marins anglais, puis par des professeurs ayant ramené la fameuse sphère dans les collèges et lycées au retour d’un séjour outre-manche, notre sport est encore bien loin de faire l’unanimité. Vingt ans plus tard, si sa pratique s’est développée sur tout le territoire français, le football reste encore marginal, parfois même vivement contesté. Avec ses camarades, Marius Royet va grandement contribuer à asseoir sa légitimité.

Le temps de l’apprentissage

Le 12 février 1905, la France dispute son deuxième match officiel contre la Suisse. Celui-ci se joue au Parc des Princes devant seulement 500 spectateurs. Marius Royet est à nouveau titulaire et Gaston Cyprès marque l’unique but de la rencontre à l’heure de jeu. La France remporte un premier succès fondateur, même si les rencontres suivantes seront beaucoup plus difficiles. Au printemps 1905, une deuxième opposition contre la Belgique débouche sur une lourde défaite (7-0). Les deux rencontres disputées en 1906 aussi. La France subit un nouveau revers face aux Diables Rouges en avril (0-5). Elle est ensuite étrillée par une sélection de joueurs amateurs anglais en novembre (0-15 !).

Premier recordman des sélections

Mais il en faut plus pour décourager nos pionniers, dont Marius Royet devient peu à peu l’un des leaders. Le 21 avril 1907, la France retrouve à nouveau la Belgique à Uccle. Une fois de plus les locaux ouvrent la marque, mais c’est lui qui égalise juste avant la pause. André François donne la victoire aux Français en seconde période. Absent du match suivant en mars 1908 (victoire 2-1 en Suisse), Marius Royet sera encore sélectionné à trois reprises durant cette même année. Et s’il n’y connaîtra plus la victoire, il laissera une empreinte indélébile. Présent lors de neuf des dix premiers matchs de la France, il est tout simplement le premier recordman de sélections en équipe de France.

France-Suisse 1905, Marius Royet titulaire pour la première victoire de l'équipe de France
12 février 1905, Marius Royet participe à la première victoire française contre la Suisse.

Capitaine, puis soldat…

Comme un symbole, c’est avec le brassard de capitaine qu’il honore la toute dernière face aux Pays-Bas le 10 mai 1908, quatre ans après l’acte fondateur du Vivier d’Oie. La France s’incline 4-1, une page se tourne. Marius Royet ne participera pas au match suivant qui sera le tout premier de la France dans une compétition officielle. En l’occurrence les Jeux Olympiques de Londres, durant lesquels elle se fera corriger par le Danemark (9-0). S’il manque ce match historique, un autre bien plus important l’attendra quelques années plus tard : la Première Guerre Mondiale. Marius est âgé de 34 ans quand celle-ci démarre en 1914. Il intègre le 12e Bataillon de Chasseurs, remplace son maillot blanc pour le bleu clair de l’uniforme.

Victime de la guerre et de la pandémie

Le terrain de foot laisse place aux tranchées. La « Grande Guerre » est impitoyable, immonde. En quatre ans elle fait 10 millions de morts, 1,3 million dans les rangs de l’armée française. 16 footballeurs internationaux font partie des victimes, dont Marius Royet. Il est emporté par la grippe espagnole le 8 novembre 1918 à Mannheim (Allemagne). Il n’avait que 38 ans. Ajoutant du malheur au malheur, la grande pandémie du XXe Siècle est soupçonnée aujourd’hui d’avoir tué entre 50 et 100 millions de personnes à travers la planète entre 1918 et 1919, soit 2,5% à 5% de la population mondiale ! Forcément, les organismes éprouvés par quatre années de conflits, associés à des conditions sanitaires catastrophiques étaient un terreau fertile pour le virus.

Un héritage exceptionnel

Si nombre de sportifs français tombés pour la France durant cette guerre ont reçu par la suite des hommages mérités, donnant notamment leur noms à la plupart des enceintes sportives, n’est pas Jean Bouin qui veut. Vice-champion olympique du 5000m aux JO de Londres en 1912, recordman du monde de l’heure (19km en 1913) et multi-champion de France de cross, ce dernier était une star quand le conflit démarra en 1914. Marius Royet n’était encore qu’un excentrique. Il courait derrière un ballon avec 21 autres marginaux. Et si des étapes décisives allaient être franchies dans les années 20 (création de la FFF, essor du football aux JO, création de la Coupe du Monde…), Marius et ses camarades de 1904 n’ont finalement jamais reçu l’hommage d’envergure qu’ils méritaient. Un siècle plus tard, mesurons tout ce que notre passion leur doit.