Interview

Martin Jaglin (MPG) : « On parle à nos joueurs comme à nos potes »

08/04/2020 à 11:29

Co-fondateur de Mon Petit Gazon - MPG, Martin Jaglin revient sur l'épopée de ce jeu de fantasy football devenu un véritable phénomène de société avec plus d'un million et demi de joueurs. Si MPG est aujourd'hui à l'arrêt comme tout le football, ce spécialiste du digital relativise et reste optimiste pour la suite.

Martin, quel serait selon toi le bonus MPG* le plus efficace pour mettre une fessée au coronavirus ?

On commence fort là, question difficile ! Comme ça je dirais une bonne Valise à Nanard, le plus beau des bonus… Après, vu que c’est un virus un peu fou un Chapron Rouge ça pourrait être pas mal. Mais avec le coronavirus le Miroir ça me semble bien approprié.

Les joueurs MPG vous font régulièrement des suggestions de bonus, vous a-t-on proposé des idées de bonus spécial Covid-19 ?

On a effectivement soufflé des idées de bonus, mais le sujet est bien trop chaud, il y a beaucoup de victimes, on n’a pas trop envie de jouer avec ça. Et puis les bonus MPG représentent la culture foot actuelle, et même un peu plus lointaine avec la Valise à Nanard qui fait référence à 1993… On aime bien entrer dans ces codes-là. Tout le monde parle au café, mais on ne les retrouve pas forcément dans les médias. Le Corona c’est beaucoup plus large que ça, on sortirait de cette culture foot qui est notre ADN.

« La réalité économique c’est que nous n’avons plus de pub depuis un mois sur le site »

Plus sérieusement, comment MPG fait face à cette crise sanitaire et plus spécifiquement à l’arrêt des championnats ?

Comme toute l’industrie du foot, MPG a arrêté et s’est confiné. Quand les championnats ont été arrêtés, nous avons continué les matchs en les jouant sur FIFA 20. C’était une idée un peu folle, spontanée. On a fait une première journée tous ensemble avec la team MPG juste avant le confinement, en reprenant les résultats et les notes des joueurs dans le jeu. Ensuite on fait jouer l’intelligence artificielle du jeu contre elle-même. Puis le week-end dernier on a trouvé des gars quasiment professionnels, en partenariat avec Esport Football Association. Ils ont joué les matchs et on a les a diffusé en direct avec des commentaires. Mais tout ça c’est plus pour le fun qu’autre chose. La réalité économique c’est que nous n’avons plus de pub depuis un mois sur le site. Il n’y a plus que 25% à 40% des joueurs qui vont encore sur l’app en ce moment. On fait le dos rond et on attend que ça passe. Nous avons la chance d’être en France, d’avoir des dispositifs d’aides aux entreprises…

Quels sont les motifs d’espoir à court terme ?

Dans le malheur actuel, la chance que nous avons, par rapport à d’autres acteurs de l’industrie sportive, c’est que nous avons juste besoin que les matchs se jouent pour que le jeu reprenne. On sait que d’une manière ou d’une autre, les matchs finiront par reprendre, probablement via les huis-clos. Cela ne réglera pas le problème de toute l’industrie autour du « matchday », mais les diffuseurs où les éditeurs de jeux comme MPG pourront se remettre en activité. Malheureusement, nous ne sommes à priori pas prêts de revoir un stade plein avant quelque temps.

Comment es-tu rentré dans cette aventure MPG, qui a démarré en 2011 sur la base d’un jeu plus ancien nommé Fantaleague ?

Notre société s’appelle toujours Fantaleague. C’est un jeu qui avait été créé par deux Lyonnais et un Stéphanois, qui était à mi-chemin entre MPG et Football Manager. Ils avaient déjà ce principe de confrontations directes. Cela nous avait bien plu avec quelques potes et nous étions des joueurs assidus. Au fil du temps nous avons vu qu’ils ne mettaient plus trop à jour leur site et avec deux autres amis nous avons décidé de les appeler pour reprendre le flambeau. On voulait le développer différemment, le faire évoluer, accentuer encore plus ce ton spontané et naturel du délire entre potes. Nous sommes parvenus à un accord avec eux et l’aventure a débuté comme ça.

« Au début ce n’était pas une entreprise et ce n’est réellement devenu notre boulot qu’il y a trois ou quatre ans en fait »

« Mon Petit Gazon » il vient d’où ce nom ?

Fantaleague on ne trouvait pas ça très drôle. C’est un nom qui pouvait parler à des anglo-saxons, mais nous ça nous disait pas grand-chose. Et ça faisait aussi un peu pub pour soda… On s’est mis à chercher un nom, un peu comme on cherche pour un enfant. On en a trouvé 10 000 et à un moment celui-là est sorti et il s’est imposé car c’est celui qui nous a fait le plus rire. Le terme « mon petit » créait un truc possessif et assez chaleureux, et pour le gazon il y avait ce double sens très second degré. Et enfin, l’acronyme MPG claquait plutôt pas mal… C’est arrivé très spontanément, un peu comme le reste en fait.

Pour un délire entre potes on peut dire que c’est une sacrée success story !

Au début ce n’était pas une entreprise. Ce n’est réellement devenu notre boulot qu’il y a trois ou quatre ans en fait. Quand tu as un projet d’entreprise classique normalement tu t’investis à 200%, tu ne fais que ça. Nous on a fait l’inverse, on a gardé nos boulots, on en a chié le soir et les week-ends pour faire évoluer le jeu. Ce n’est que cinq ou six ans après avoir débuté que nous avons décidé de nous lancer. En septembre 2011 nous avions contacté nos potes pour leur dire de venir jouer avec nous. Aujourd’hui nous sommes une petite entreprise qui emploie treize personnes, ça tourne bien, l’histoire est sympa.

« Aujourd’hui nous cumulons 1,6 million de joueurs, dont 920 000 sont actifs cette saison »

Sans faire la moindre pub, MPG est passé de 300 000 joueurs en 2017 à plus de 1 million en 2019 en France. C’est quoi votre recette ?

C’est vrai que nous n’avons jamais dépensé un euro de pub en France. Malgré ça nous cumulons 1,6 million de joueurs, dont 920 000 sont actifs cette saison. La recette est simple, c’est un format de jeu entre potes. Il fonctionne presque comme un mini réseau de façon très naturelle. Nos joueurs sont nos ambassadeurs. Nous on doit juste continuer de rendre le jeu sympa pour que cette communauté continue de grandir. Et finalement cela produit des résultats beaucoup plus sains et porteurs que des campagnes de pub classiques. Pour nous développer en Angleterre, en considérant que Londres est la sixième ville française, nous avons aussi misé sur le bouche à oreille. Nous nous sommes appuyés nos compatriotes pour convertir leurs amis britanniques. En revanche, en Espagne, dans un univers très concurrentiel, nous avons dérogé à cette règle en faisant un peu de pub.

Quand vous avez lancé le jeu en Angleterre il s’appelait « My Little Nuts », en Espagne c’était « Mi Gran Delantera ». Vous avez décidé depuis de revenir sur le nom MPG, pourquoi ?

Au départ on s’est dit qu’il fallait adopter le ton et la culture locale. Mais ensuite on s’est rendu compte que c’était plus compliqué. Si un jour on a plus de pays, ça va devenir une vraie usine à gaz. Alors on a décidé de tout renommer MPG et on a mis une chèvre à côté des trois lettres. Il y a plein de marques sympa qui sont des acronymes.

Maillot spécial MPG réalisé par Puma en 2018

La chèvre et le foot, ça marche en France, mais cela marche aussi en Angleterre ou en Espagne ?

On a réussi à retomber sur nos pattes avec ça. La chèvre est relative au ridicule en France, en Espagne c’est plus la folie et en Angleterre c’est synonyme de top niveau car « goat » est l’acronyme de « Greatest Of All Time ». Cela marche dans les trois cas. Mais au départ on a choisi la chèvre car on voulait un animal que personne n’utilise. Une chèvre ce n’est pas puissant, ce n’est pas dominant, ce n’est pas un emblème en fait… C’est ce qui nous a plu, on s’est dit banco.

« Il y a des gars qui nous proposent des méthodes qu’ils pensent parfaites pour faire le bon mercato ou la bonne composition »

Avec ce jeu vous avez égaillé les week-ends de vos joueurs, mais aussi pourri ceux de beaucoup de compagnes et épouses désespérées de voir leur moitié à fond sur MPG…

On a 90% de mecs sur le jeu et 10% de filles, donc on pourrit aussi potentiellement des week-ends de mecs, mais beaucoup moins c’est vrai. Il y en a qui nous écrivent pour se plaindre, souvent avec humour. On a eu un témoignage super sympa d’une jeune maman dans l’émission « Les Maternelles ». Elle expliquait qu’après sa grossesse elle s’était mise à jouer à MPG pour se reconnecter avec son mari qui y passait beaucoup trop de temps à ses yeux. Derrière on a posté cette vidéo sur nos réseaux et plein de gars ont taggé leur femme, on s’est bien marré.

Tu dis souvent que tu bosses pour que le lundi matin soit un bon moment, mais ce n’est pas forcément le cas pour tout le monde…

Effectivement, quand les résultats tombent le lundi matin ça peut faire mal. Mais je retiens plus que MPG rend le lundi un peu excitant. Je suis resté joueur et la première chose que je fais le lundi matin les yeux encore embués c’est de regarder l’app et de checker les résultats. Il y a même des joueurs qui nous ont demandé un « dark mode » pour moins se faire mal aux yeux au réveil ! Après cela crée des débats sans fin avec les potes, sur les buts MPG, les notes des joueurs… Il y a des gars qui nous proposent des méthodes qu’ils pensent parfaites pour faire le bon mercato ou la bonne composition. Il y en a d’autres qui jouent à MPG à l’envers avec des règles spécifiques qui limitent les « Rotaldo** » et où c’est le dernier qui gagne ! C’est vraiment ce que j’aime avec MPG.

Le développement de votre jeu ne s’est pas fait sans difficultés, notamment quand L’Equipe ou la LFP vous ont attaqué, avant finalement de devenir vos partenaires. Comment avez-vous réussi à inverser la tendance ?

Quand tu innoves tu es souvent sur la frontière de ce qui est possible ou pas. Il y a beaucoup de start up qui défrichent le secteur comme on dit, puis les choses se normalisent naturellement. Avec la LFP, Thiriez était moins enclin à des dispositifs innovants autour de sa compétition sans leurs conditions. Nous contestions cela car nous utilisons des données publiques concernant les résultats, ce qui est tout à fait défendable. Il y a eu un moment de flottement et malgré tout, face à la LFP, nous ne la ramenions pas trop. Quand la nouvelle direction est arrivée, les choses ont changé. Ils ont compris que les joueurs MPG suivent en moyenne beaucoup plus le championnat que les autres. Finalement des acteurs comme nous participent à la valorisation de la Ligue 1 ou de la Ligue 2, que nous couvrons aussi aujourd’hui.

« L’idée c’est de continuer notre développement à l’international et pourquoi pas se lancer sur d’autres sports collectifs »

Avec L’Equipe cela s’est passé de la même manière ?

C’était un peu différent, mais au final on n’est pas loin. En fait au début on chopait leurs notes sans les avertir en pensant que de toutes les façons ça leur faisait de la pub. Mais en 2014 eux ont argumenté la propriété intellectuelle et nous n’avions pas grand-chose à opposer à cela. Nous avons donc arrêté et décidé d’acheter de la stat à OPTA. Mais par la suite ils se sont rendus compte que nous étions finalement un bon site référent pour eux. Car beaucoup de nos joueurs allaient sur L’Equipe pour regarder les notes. Quatre ans après, en 2018, nous avons mis en place une vraie collaboration et à nouveau proposé les notes de L’Equipe sur MPG. Actuellement 80% des joueurs utilisent l’algorithme et 20% choisissent les notes de L’Equipe.

Au-delà de la crise sanitaire, quels seront les défis de MPG ces prochains mois ?

L’idée c’est de continuer notre développement à l’international et pourquoi pas se lancer sur d’autres sports collectifs. Quant au timing, encore une fois cela se fera naturellement.

Pour terminer cet entretien nous voulions savoir si vous avez eu beaucoup de retours de joueurs pro qui jouent à MPG ?

Il y en a deux très drôles. Valentin Rongier nous a avoué qu’il ne se prenait jamais dans le jeu et qu’il lui est arrivé de se marquer un but à lui-même. C’est aussi arrivé à Renaud Ripart qui avait fait un tweet plutôt drôle. Voir que des joueurs kiffent MPG ça fait super plaisir, mais que cela soit une personnalité connue ou pas, quand on a des témoignages de joueurs c’est toujours un énorme plaisir. Et depuis qu’on fait une émission mensuelle dédié à MPG sur L’Equipe TV on m’arrête parfois dans la rue pour me parler du jeu. Forcément ça fait super plaisir.

Le danger pour vous aujourd’hui n’est-il pas de perdre cette identité qui fait la force de MPG ?

Il y aura toujours des mecs qui disent c’était mieux avant, mais notre souhait a toujours été de conjuguer la croissance avec l’état d’esprit. On a par exemple vendu un bonus à une marque, mais on ne l’a pas vendu à n’importe laquelle. Le bonus Red Bull qui booste les joueurs, ça garde un sens. Nous sommes devenus un peu plus « mainstream » mais on a réussi à garder notre touche éditoriale, notre légèreté. On parle à nos joueurs comme à nos potes.

* MPG propose toute une série de bonus pour agrémenter les matchs entre joueurs.
** Quand un joueur figurant sur une compo MPG ne joue pas dans la réalité, il est remplacé par un joueur fictif nommé Rotaldo et dont la note est de 2,5.

Crédit photo : Head Topics