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Médiatisation du foot amateur : quels effets sur les joueurs ?

14/02/2019 à 17:03

L'émergence de sites spécialisés dans le football amateur depuis une bonne dizaine d'années, par département, ou région, à l'instar des sites Actufoot, met de plus en plus en lumière ceux qui ont longtemps regretté d'être trop dans l'ombre. Mais si cette nouvelle exposition est appréciée par la grande majorité, comme une valorisation salutaire, elle implique aussi de nouvelles attitudes, de nouvelles postures chez certains joueurs qui s'en servent parfois pour de mauvaises raisons. Coachs, dirigeants de clubs, d'instances, et joueurs témoignent.

Et d’abord, une anecdote. Nos prochains interlocuteurs nous diront si elle est vraiment révélatrice des moeurs de ce football amateur que nous tentons de médiatiser depuis plusieurs années maintenant et qui a appris à vivre avec, et parfois à travers ce que nous représentons. Nous sommes à quelques jours de Noël 2016 et, pour alimenter le site d’un département de Nouvelle Aquitaine, je tente de joindre le meilleur buteur d’une équipe de football d’entreprise qui évolue au plus bas niveau régional du côté de Bordeaux. Le but est de le questionner pour savoir comment il jugeait la première partie de saison de son équipe. Rien de plus. Parce qu’il avait 35 ans et qu’il avait déjà pas mal bourlingué dans les clubs du coin, je pensais qu’il ferait un bon « client » pour s’exprimer au nom de ses coéquipiers sans se prendre la tête. Je me trompais visiblement. Sa réponse me laissait sans voix. Au mot près, ça donnait : « Je suis désolé mais je n’ai pas prévu de m’exprimer à ce moment là de la saison. Je vous dirai quand j’estimerai que c’est le bon moment. » Après avoir bien vérifié que je ne m’étais pas trompé de numéro et que je n’avais pas eu l’avant-centre des Girondins de Bordeaux au bout du fil, je m’étonnais auprès de lui de sa réponse. Et il me rétorquait : « Ma carrière n’est pas encore terminée, je ne veux prendre aucun risque pour mieux me concentrer sur le jeu ! » Aussi louables que soient ses intentions de se focaliser sur le terrain, son discours ressemblait trop à celui d’un pro qui aurait été brieffé par son agent, ou l’attaché de presse de son club, pour être honnête. Et de me demander si le manque de lucidité de ce joueur de 35 ans – qui arrêterait sa carrière quelques mois après – sans jamais avoir trouvé le bon moment pour nous répondre ! -, et sans jamais avoir évolué au dessus de la R3, était une exception ou une normalité dans un foot amateur de plus en plus médiatisé. Parce qu’ils font souvent la une de sites Internet spécialisés qui promettent de traiter le footeux du dimanche avec les mêmes égards que celui de Ligue 1, sont-ils si nombreux à se prendre, comme notre serial-buteur corpo, pour d’autres, pour ces pros qu’ils voient à la télé et dont ils singent propos et attitudes ?

« La médiatisation ne touche pas forcément ceux qui le méritent le plus »

Bruno Luzi (FC Chambly Oise)

« C’est aussi l’époque qui veut ça, nous dit l’entraîneur de Chambly (National), Bruno Luzi. Même les plus petits clubs de district se trouvent médiatisés et mis en valeur comme jamais auparavant, forcément dans le lot, il y en a qui se laissent griser. » « Certains perdent le fil, confirme l’ancien joueur de l’OM aujourd’hui à la tête de Marignane/Gignac (National), Patrice Eyraud. Et le fait de mettre autant en valeur des joueurs amateurs participe selon moi à une certaine individualisation qui, au final, peut nuire à l’intérêt collectif. C’est à nous, coachs et éducateurs, de faire en sorte de remettre tout ça dans son contexte. » L’entreprise de dégonflage de tête n’est pas toujours simple à réaliser dans un contexte économique qui pousse de plus en plus de joueurs à tout faire pour rentabiliser leur passion du football. « Cette mise en lumière est nécessaire et bienvenue, nous dit Fabrice Dubois, l’entraîneur de Balma (N3), alors que les clubs peinent à trouver des partenaires, des soutiens et ont besoin de communiquer sur ce qu’ils font. Il faut être conscient de la chance que nous avons d’avoir ce genre de sites pour nous exprimer. Mais forcément, cette exposition a aussi son revers de la médaille, notamment dans les périodes de transferts où les joueurs s’en servent pour sa valoriser à titre individuel et donc sortir du projet collectif. » Et de rentrer dans une logique de surenchère que les dirigeants de clubs ont beau jeu de fustiger… tout en l’alimentant. « En fin de saison surtout, les joueurs s’appuient sur cette médiatisation pour se mettre en valeur, témoigne Freddy Ouvret, ancien pro du Red Star et de Niort aujourd’hui à la tête du Toulouse Métropole FC en R1. Or, cette valorisation n’est pas forcément juste ou justifiée, ne touche pas forcément ceux qui le méritent le plus. » Des jalousies peuvent naitre de voir toujours les mêmes à la « une », pour une atmosphère délétère dans les périodes de mutations, alimentée par multitude de rumeurs concernant les mouvements de joueurs de club à club.

« Comme par hasard, ceux qui faisaient la « une » des sites étaient aussi ceux qui changeaient le plus souvent de clubs ! »

Freddy Ouvret (Toulouse Métropole FC)

C’est cette ambiance qu’il a jugée malsaine qui a poussé Jonathan Vieu, joueur de R2 à Marssac, dans le Tarn, passé à Portet sur Garonne, près de Toulouse, en R1, à arrêter le foot. « En venant sur Toulouse, j’ai pénétré une sorte de microcosme où ce sont toujours les mêmes qui se montrent sur ces sites d’info. J’en ai eu marre de jouer avec ou contre des mecs qui pensaient davantage à se valoriser à titre personnel, pour passer de club en club, qu’au simple plaisir de jouer avec des copains. Et comme par hasard, ceux qui faisaient la « une » étaient aussi ceux qui changeaient le plus souvent de clubs ! » L’ancien coéquipier de… Lionel Messi à Portet, a ainsi vu le vestiaire de son équipe se diviser devant la médiatisation de l’homonyme de l’international argentin du Barça. « Sur une période, vous aviez des caméras à l’entraînement deux ou trois fois par semaine pour parler de lui. Certains en ont pris ombrage et étaient clairement jaloux. Dans ce sens, les sites participent à l’individualisation du foot amateur. » Et d’ajouter pour être complet : « J’en ai aussi profité en faisant moi aussi la une, mais de manière bon enfant… en me faisant d’autant plus chambrer que je ne faisais pas partie du lot des joueurs en concurrence pour se placer dans les meilleurs clubs du coin, ou ceux qui payaient le plus. » Depuis, Jonathan est passé au rugby… « où je sais que dans une dizaine d’années ça risque d’être pareil (rires) ! »

Face à cette sorte de starisation rampante qui flatte ceux qui rêvent de copier les vrais stars professionnelles – au royaume des aveugles les borgnes sont rois -, il n’y a pas cinquante solutions. « Il nous faut sans cesse prévenir les joueurs de ces dangers tout relatifs, nous dit Freddy Ouvret. Je leur dis de faire attention, de rester lucides, de prendre beaucoup de recul. Et même si ces sites sont très lus, on est en R1, pas en Ligue des Champions. » Trois niveaux au dessus, Patrice Eyraud « a aussi intégré ce changement des mentalité, qui n’est que le reflet de la société, mais qui est amplifié par cette nouvelle médiatisation. Notre rôle d’éducateur est aussi de prévenir toutes les dérives, surtout liées aux réseaux sociaux, et de rappeler à tous ceux qui passent leur frustration ou leur colère, vis à vis d’un arbitre, d’une ligue, d’un district ou d’un autre club, à longueur d’articles, qu’ils ne défendent que leur propre intérêt. Les sites d’information ont aussi leur part de responsabilité en médiatisant des personnages qui nuisent au foot amateur, uniquement pour faire le buzz ! »

« Plus vous êtes médiatisé, plus vous êtes attendu partout ! »

Fabrice Dubois (Balma SC) (crédit : site officiel du BSC)

La ligne éditoriale pas toujours affirmée des sites tend à créer des déséquilibres dans le traitement de l’actualité du foot d’en bas, « au risque de donner trop d’importance à certains au détriment d’autres, poursuit Freddy Ouvret. Sur Toulouse par exemple, est-il si exceptionnel que ça de voir des clubs en N3 ? Or, c’est l’impression que peut laisser leur couverture médiatique quand d’autres parviennent à faire du super boulot à un niveau inférieur sans attirer autant la lumière. » Naissent alors des frustrations chez les uns, des revendications disproportionnées chez les autres. « Un jour ou l’autre, à travers un article ou une interview, on a tous connu des exemples de joueurs qui se sont mis à rêver, reprend Bruno Luzi. Si un Neymar est habitué à gérer, ce n’est pas le cas à notre niveau. Mais, généralement, plus vous êtes médiatisé, plus vous êtes attendu partout. » Héros de la coupe de France, Chambly a payé pour apprendre que cette exposition était aussi à double tranchant. « Donc, cette année, poursuit le coach, on leur a dit à tous, attention à ce que vous allez dire, vous savez que ça peut être déformé ou mal interprété. Car toute vérité n’est pas bonne à dire… » En National, la proximité du professionnalisme oblige les coachs à intégrer les médias, fussent-ils locaux, dans leur management. Plus bas, Fabrice Dubois « les utilise aussi pour faire passer des messages, surtout dans les réactions d’après match, pour se projeter sur le match suivant et prévenir les joueurs de ce qui va les attendre dans la semaine. Si le coach est en colère, ils savent que ça va être dur (rires) ! » A Marignane, dans une région au verbe haut, Patrice Eyraud regrette « que les sites enveniment parfois les débats. Ici, ça tchache beaucoup, et déjà que les réseaux sociaux ne participent pas à détendre l’atmosphère, alors en plus si la presse s’en mêle. Il fut un temps où La Provence présentait toutes les semaines de jeunes joueurs de 13-14 ans, en les annonçant à Nice, Monaco, Montpellier etc. Ils ont arrêté car ça suscitait trop de rêves évanouis et ça faisait monter la pression sur des gamins qui n’avaient encore rien fait mais qui faisaient déjà la une. »

« Il y a trente ans, en D1 j’étais moins sollicité que certains joueurs actuels de N2 ou N3 « 

Patrice Eyraud (Marignane Gignac FC)

En voulant offrir aux joueurs d’en bas, ou du milieu, la même exposition médiatique que ceux d’en haut, les sites de proximité ont ouvert une boîte de Pandore dans laquelle, dans un premier temps, tout le monde s’est engouffré sans trop réfléchir aux conséquences. Simplement heureux de voir sa cabine en « une » ! Avec le recul d’une bonne quinzaine d’années, il est aujourd’hui possible de faire un premier bilan. Il est forcément positif « car cette génération a de la chance d’être ainsi traitée, reconnait Patrice Eyraud. A mon époque, même quand j’étais pro, en D1 (OM, Metz, Toulouse, Nantes, Toulon…), j’étais moins sollicité que certains joueurs de N2 ou N3 aujourd’hui ! » « Ces sites parlent aussi du travail de beaucoup de bénévoles qui restaient dans l’ombre avant, permettent de valoriser davantage le foot amateur et il faut s’en féliciter, » précise Freddy Ouvret, mais ils nécessitent aussi un mode d’emploi,« pour ne pas que de fausses rumeurs circulent, notamment pour les transferts, pour ne pas que de vrais joueurs ou de faux agents s’inventent des contacts, renchérit Bruno Luzi, et qu’au final cette médiatisation nuise à la progression des joueurs et à l’équilibre d’un club. » A ce titre, pas mal d’entre nous avons fait un mea culpa salutaire concernant une rubrique des transferts qui était devenue trop anxiogène et génératrice de malentendus. Après le temps des scoops et du buzz, des droits de réponse et des rectificatifs qui allaient avec, celui de la réflexion nous a fait privilégier l’information. Il était en effet illogique de participer à cette foire aux joueurs, pire de l’entretenir, de l’alimenter, tout en regrettant à longueur d’éditos la perte des valeurs de fidélité et d’amour du maillot. En revenant, en la matière, à une couverture médiatique plus raisonnable, en responsabilisant aussi les clubs, et les joueurs, sur les infos à faire remonter, nous nous sommes certes éloignés des us et coutumes des pros. Mais pour le coup, c’est pour la bonne cause, celle du foot amateur… qui n’en a pas fini de faire la « une ».

F.D.

Crédit visuel de Une : Actufoot


Avec le président du district du Tarn et Garonne

Jérôme Boscari : « Ça flatte les ego ! »

Jérôme Boscari (crédit : ffr.fr)

Avant d’être président du district du Tarn et Garonne, en Occitanie (ex-Midi Pyrénées), Jérôme Boscari avait plusieurs fois fait la une des sites d’information du football du 82  avec plusieurs casquettes : arbitre, joueur, éducateur et dirigeant. Il est donc bien placé pour évoquer avec nous l’impact de cette nouvelle médiatisation.

Président, quel regard portez-vous sur la multiplication des sites d’information dédiés au football amateur dans votre région ?

Il y a deux manières de regarder ça. D’abord de se féliciter de pouvoir compter sur des moyens de communication qui permettent aux clubs de faire passer leurs messages, de fédérer, de mobiliser, qui permettent aux instances de s’adresser directement aux acteurs et d’expliquer le sens de leur politique. On a suffisamment regretté de manquer d’exposition médiatique ou de moyens de se faire entendre, pour savoir reconnaitre aujourd’hui tout l’intérêt de ces sites. Donc quand c’est fait dans ce but là, c’est forcément positif. Cela devient plus tendancieux quand on surjoue cette communication au service de quelques-uns, de joueurs notamment, qui en profitent ensuite pour surenchérir face à des clubs de plus en plus impuissants à répondre à leurs attentes. Heureusement, ça ne représente qu’une minorité de joueurs évoluant au meilleur niveau amateur, et qui pensent encore se faire quatre sous en jouant au football. Cela existait avant, ça existera toujours…

« Personne n’a parlé de mercato d’hiver cette année sur vos sites et je m’en réjouis ! »

Les médias qui vivent pour et à travers le foot amateur sont donc responsables de ces dérives ?

Quelque part, oui, lorsqu’ils entretiennent des polémiques stériles, lorsqu’ils en rajoutent inutilement sur des mouvements de joueurs de club à club surtout. C’est la deuxième manière d’aborder ça. Je me réjouis de voir que, cet hiver, personne n’a parlé de mercato d’hiver pour les joueurs amateurs dans la presse régionale et sur vos sites. Je pense que vous avez aussi pris conscience qu’il était finalement improductif de faire le buzz sur des soi-disants transferts entre clubs de district ou de ligue, et notamment parce que c’était toujours au détriment des petits clubs. Cela entretenait aussi chez certains l’idée qu’on pouvait changer de club quand on le voulait au cours de la saison. Je ne vois pas l’intérêt de mettre en avant ce genre de pratiques car elles sont nuisibles à l’équilibre, déjà très fragile, du foot amateur, et parce qu’elles vont à l’encontre de ses valeurs.

Quelle doit alors être la vocation des médias (sites Internet ou presse écrite) liés au foot de base ?

Mettre en avant de manière positive et bon enfant tout ce que véhicule le football amateur. Nous sommes dans un monde hyper connecté, et les clubs ou les joueurs n’ont pas besoin de ces sites pour savoir ce qui se passe dans leur environnement. Aujourd’hui, tout se sait. Donc autant parler de choses constructives et éviter d’alimenter les polémiques, de valoriser des attitudes individualistes, à travers ces foires aux joueurs, bref de ne parler que des sujets qui font le buzz. Reproduire ce qui se fait chez les pros, ce qu’on voit à la télé, ça peut flatter certains ego, mais c’est improductif. Pour le reste, les joueurs sont suffisamment aguerris à ce genre de communication pour s’en servir à bon escient et de ne pas être dupe. Si certains, en N2 ou N3, ont encore des ambitions professionnelles, c’est sur le terrain qu’il faut qu’ils les assument. Pas ailleurs.

Propos recueillis par F.D.