ITWN3

Mélanie Briche « Le foot pro est un monde à part qui reste assez misogyne »

02/10/2018 à 16:31

Unique, rare, trop peut-être... Mélanie Briche est la seule entraîneure au niveau national. En toute simplicité et avec douceur, la coach de la N3 du Rodéo FC se confie sur sa passion et sur la difficulté d'être une femme dans ce milieu d'homme. Interview.

Comment vous est venue la passion d’entraîner et de manager une équipe ?

Je suis dans le sport depuis que je suis toute petite. J’ai commencé dans le « hand » jusqu’aux années lycée. Quand j’étais Junior (-16/-18), j’ai entrainé les U9/U11 en handball. Après, j’ai connu le foot en tant que joueuse avec Toulouse et j’ai continué à entraîner au foot. Puis, j’ai passé mes diplômes du BE1, puis le DEF jusqu’à devenir responsable de l’école de foot et de la pré-formation des féminines du TéFécé. Je me suis donc retrouvée dans le giron du foot féminin. Par la suite, j’ai suivi mon entraîneur Jean-Pierre Bonnet quand il a changé de club et j’ai commencé chez les garçons.

Pourquoi avoir commencé par le Handball et non par le foot ?

Les filles ne jouaient pas trop au foot à mon époque… Il n’y avait pas d’équipe féminine, il n’y avait rien ! Je jouais déjà au ballon quand j’étais toute petite et ce jusqu’au lycée mais je n’étais pas en club. Ça aurait été différent si j’étais née dans ces dix dernières années.

Quels souvenirs gardez-vous de ces années handball ?

Que du positif. Ma joie, c’était de transmettre ma passion, d’évoluer ensemble à travers le jeu, vouloir gagner, s’améliorer et progresser. Mon objectif, c’était de ne pas s’ennuyer aux entraînements : c’est important, surtout chez les petits.

C’était difficile pour une jeune femme de se faire respecter en tant qu’entraîneure dans ce sport ?

Le handball, c’est mixte ! Il n’y a pas du tout la même mentalité qu’au foot. C’est 50/50 au niveau des licenciés. Les filles jouent avec les garçons jusqu’à très tard. Le handball est un sport de l’Education Nationale que l’on pratique en EPS. Il y a des valeurs sportives qui sont portées par les professeurs et c’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’au « hand » on a gagné beaucoup de titres de champions que ce soit en masculin ou en féminin.

Quelles sont les différences de coaching ou de management entre les deux sports : handball/football ?

Aucune. L’objectif est de progresser et de gagner, c’est pareil. L’essentiel, c’est de marquer plus de buts que son adversaire. (Rires)

 

« C’est vrai que j’ai eu affaire à quelques petites réticences… »

 

Dans le foot, vous avez entraîné les moins de 18 ans du TéFécé, vous êtes passée par Saint-Alban, Toulouse St Jo en CFA2 avant de rejoindre le Rodeo FC. Dans les quatre clubs où vous avez exercé, avez-vous rencontré des difficultés parce que vous étiez une femme ?

Avec les joueurs, jamais ! Quand on sait jouer au foot, qu’on parle foot et que c’est juste, il n’y a pas de soucis. La passion du sport nous unie. En plus, j’ai un CV Sportif, j’ai été sélectionnée à dix reprises en équipe de France de football féminin, j’ai été quatre fois championne de France… ça aide !

Et avec les dirigeants ?

Avec les dirigeants, c’est vrai que j’ai eu affaire à quelques petites réticences. Quand monsieur Bonnet m’a appelé pour encadrer les 18 ans de Toulouse St Jo, c’était un peu compliqué mais finalement ils ont vu que ça marchait et la réticence s’est vite levée. Il y a cette mentalité « foot garçon » même si ça tombe et que de plus en plus de petites filles jouent au foot à la récré et viennent s’inscrire dans les clubs de foot.

Vous avez entraîné des 18 ans et vous avez été responsable de l’école de foot du Téfécé de 98 à 2004. C’est quelque chose d’important pour vous d’exercer un rôle auprès des enfants et des jeunes ?

Oui. Ce rôle éducatif, d’apprentissage, a une grande importance pour moi. Il y a beaucoup de reconnaissance avec les enfants. D’ailleurs, en dehors du milieu du foot, je travaille avec les petits : je suis éducatrice sportive, je donne des cours de gym pour les gamins et je forme également les éducateurs sportifs. Je me rappelle que quand j’étais petite, je faisais beaucoup de sport avec mon père, avec mes cousins, mes copains, ma sœur… C’est bon pour le développement de l’enfant.


Le portrait de Mélanie Briche réalisé par France Télévisions

Vous entraînez aujourd’hui dans un club de quartier au Rodéo FC. Qu’est-ce que vous essayez d’enseigner aux jeunes de ce club et de quelle manière ?

Il faut beaucoup les encadrer. La touche féminine apporte beaucoup pour les garçons. Je joue un rôle maternel, même pour les grands… Le fait que je sois une femme les apaise. C’est un avantage, ça m’aide beaucoup. La relation est plus posée. Il y a moins de rentre-dedans. On le sait, les mecs aiment bien se rentrer dedans entre-eux. C’est la nature masculine !

Vous êtes la seule femme entraîneure au Niveau National. C’est difficile de devenir entraîneur au plus haut niveau quand on est une femme ?

Je n’ai pas essayé d’aller plus haut et de passer le diplôme. Ma carrière n’est pas faite pour entraîner au niveau professionnel. Ma situation d’éducatrice me plaît. C’est plus une passion ! Ce qui m’enthousiasme, c’est d’allier les deux : la passion du foot et ma situation professionnelle.

Est-ce que vous pensez qu’un jour on pourra voir une femme entraîner en Ligue 1 ? Est-ce que le monde du foot en a besoin ?

Je pense qu’on pourra le voir. Par contre, ce n’est pas un besoin, ce n’est pas le terme exact. Au niveau de la Fédération déjà, il y a un peu plus de filles et c’est déjà pas mal dans les décisions politiques, ça permet d’avoir un autre regard. Mais, le foot pro est un monde à part qui reste assez misogyne. Avoir une entraîneure femme en Ligue 1 permettrait de faire changer cette mentalité. Mais chaque chose en son temps…

 

« On ne supporte pas quand les filles font de l’ombre aux garçons… »

 

Corinne Diacre, votre ex-coéquipière chez les Bleues, est aujourd’hui selectionneure de l’équipe de France Féminine de football. Est-elle un modèle pour vous ?

Non, car chacun sa direction, sa passion, mais j’espère qu’elle emmènera l’équipe Nationale dans le carré final et qu’elle ira plus loin que ces prédécesseurs masculins. Je lui souhaite toute la réussite ! Ce serait super pour la promotion du foot féminin. Dans les autres nations, aux Etats-Unis, en Suède, en Allemagne, ce sont des femmes qui entraînent. Il n’y a donc pas de raison que ça ne marche pas en France !

Quelles relations entretenez-vous avec les joueurs de votre équipe au Rodeo FC ?

Ça marche bien. Ce sont des relations compréhensives, positives, presque affectives. Il y a une petite touche personnelle pour chacun, je suis à leur écoute. Il faut déjà être juste, être ferme et cohérent mais jamais agressif. Ça ne marche pas ça. Quand on attaque quelqu’un verbalement, l’autre fait la même chose. Le conflit ne mène à rien. C’est l’écoute qui est importante. Il faut prouver par les actes : là ça marche, là ça marche pas. Il faut qu’ils s’en rendent compte par eux-mêmes. Après, si ça rentre tant mieux, si ça ne rentre pas alors tant pis. Chacun est réceptif différemment par rapport aux consignes…

En tant que femme, êtes-vous vu différemment par les coachs adverses ?

Nos relations sont professionnelles, amicales, courtoises. La touche féminine est toujours plus agréable. Il y a plus de sourires, ils sont plus détendus, plus tranquilles. Avec les délégués et les arbitres, ça apaise aussi. Je ne critique jamais l’arbitrage. On discute tranquillement et si quelque chose nous a surpris alors on en discute au calme à la fin.

Le football féminin est influencé par le football masculin. Qu’en pensez-vous ?

Maintenant, avec les centres de formation féminin qui se sont créés, la façon de faire est trop masculine. Je trouve que le jeu est dénaturé. On voit des joueuses qui portent trop le ballon, qui sont dans le un-contre-un et ça commence à m’ennuyer. Les centres de formation, c’est bien mais ils sont tellement sur le modèle masculin que ça change le niveau de jeu. On est plus dans le défi. Il y a moins de jeu, moins de talent, on est moins dans le génie du jeu. C’est un peu comme le rugby quand il s’est professionnalisé. Maintenant, quel ennui quand on regarde un match entre deux commotions cérébrales !

Le jeu féminin justement est différent du jeu masculin. Essayez-vous d’enseigner cette touche féminine à vos joueurs masculins au Rodéo FC ?

C’est compliqué, ce n’est pas instinctif. Quand on joue au foot, on joue avec ses qualités. La puissance dans les quadriceps et la vitesse dans les jambes des hommes font que ce n’est pas forcément le même jeu…

Ne préféreriez-vous pas entraîner une équipe de féminines ?

Oui, si le projet du club est structuré et qu’on y met les moyens, pourquoi pas. Si c’est compatible avec mon emploi du temps professionnel, ça pourrait m’attirer. C’est compliqué de vivre du football… Pourquoi pas devenir entraîneure professionnel un jour, je ne ferme pas la porte, mais c’est souvent des contrats d’un an ou deux et après on ne sait plus trop s’il faut lâcher son CDI à côté. C’est un milieu difficile, très changeant. Après, il faut voir avec la professionnalisation ou non des clubs par rapport aux féminines mais en général on met les copains des copains. Même chez les filles, il y a très peu d’entraîneures femmes. Il y a deux entraîneures en D1, en D2 il n’y en a qu’une… c’est pas beaucoup ! Aussi, gérer les filles, c’est plus psychologique, donc plus compliqué.

Vous avez été l’attaquant des Féminines du TéFécé à la grande époque en 2004. Que pensez-vous de la situation actuelle de l’équipe féminine toulousaine ?

Actuellement, elles ont 3 matchs, 3 défaites. Quand on voit ce qu’était le TéFécé jusqu’en 2004… On jouait toujours le titre chaque année en D1 et là, les voir dernière de D2, ça fout les boules ! Tout ça pour une histoire de pognon… Il n’y a aucune volonté de la part du Toulouse FC de faire quelque chose de ses féminines. Avec les moyens et les infrastructures de ce club, c’est incompréhensible de ne pas être en D1. Le problème ? Il est simple ! On ne supporte pas quand les filles font de l’ombre aux garçons… Il ne faut pas que les filles fassent trop par rapport aux mecs. Je l’ai senti à l’époque où je jouais. Alors que nous, on est juste contentes de jouer au foot, de se faire plaisir. On gagnait trois francs six sous… Ce ne sont pas les féminines qui coutent de l’argent à un club ! Même si ça se professionnalise, ça reste ridicule par rapport à ce que touche un joueur masculin professionnel au TéFécé.

Pour terminer, quel est votre rêve de coach ?

Je rêverai que l’équipe de France Féminine soit championne du monde, qu’il y ait une ligue professionnelle féminine française et qu’on mette les moyens pour structurer les clubs pour les féminines afin d’avoir des filles qui jouent de plus en plus.

Keevin Hernandez

Crédit photo : L'Equipe