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Michel Estevan : « Un entraîneur amateur peut réussir dans le monde professionnel »

09/10/2018 à 16:30

Chaque mois, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique. Entretien avec Michel Estevan, coach de Montélimar (R1), et qui est aussi passé par le monde professionnel (Arles-Avignon, Boulogne, Châteauroux).

Son identité de jeu

Système de jeu préféré : 4-3-3

Je trouve que l’occupation du terrain est plus rationnelle avec ce système du 4-3-3. Même si avec tous les systèmes de jeu on peut plus ou moins bien occuper le terrain. Dans le même style, le 4-2-3-1 me plaît bien avec une pointe plus haute sur le terrain mais qui ne va pas chambouler l’organisation tactique de l’équipe, et son occupation.

Coach français préféré : Didier Deschamps

Il a tout simplement tout gagné, il mérite le respect. Il a réussi de partout où il est passé. Pour moi cet entraîneur mérite le respect aux yeux de tous. C’est un homme très intéressant que j’ai côtoyé lorsque j’étais à Arles et lui à l’Olympique de Marseille par rapport au dossier André Ayew. Il faut s’inspirer des gens comme lui qui réussissent.

Coach étranger préféré ?

Franchement, je n’ai pas de coach étranger préféré. Par rapport au foot français, je trouve que c’est une aberration de faire venir des entraîneurs étrangers en France. Même si tous les pays font la même chose, je ne suis pas d’accord avec ça. Il est vrai que les Italiens à une époque étaient source d’inspiration avec les Ranieri et autres. On voyait le sérieux de leur travail, et leur façon de se comporter. C’était exemplaire.

Principes de jeu ?

On doit donner une identité de jeu, il faut savoir utiliser avant toute chose, les forces et les faiblesses de l’équipe. Jouer avec des joueurs qui ne lèvent pas la tête et qui ont les pieds tordus, c’est forcément compliqué. Et si avec des joueurs de petites tailles, on demande du jeu long, forcément ça ne va pas coller non plus. Je suis plus le genre d’entraîneur à m’adapter des forces en présence au sein de mon effectif, que d’imposer une philosophie de jeu. Après c’est sur, au plus vite on se dirige vers l’avant, plus on a de chance de marquer, mais il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. La base de tout, reste quoiqu’il arrive d’être costaud défensivement.

Sa vision du métier d’entraîneur

Vous avez entraîné en professionnel et maintenant en amateur. Sur quels aspects votre vision du métier change ?

En professionnel c’est leur métier, en amateur ça ne l’est pas, même si certains pensent que ça l’est. Beaucoup en amateur se disent que s’ils sont entraînés par quelqu’un passé par le monde pro, alors ils peuvent automatiquement être professionnel. Mais pas du tout. Ce qu’on pouvait louer avant en amateur, c’était le fait de mouiller le maillot, maintenant on le voit beaucoup moins. Avant les joueurs se battaient comme des chiens sur le terrain sans se préoccuper d’autre chose. Les mentalités ont changé, les gens cherchent beaucoup plus le confort. Les valeurs ne sont plus les mêmes. Certains ne méritent pas qu’on s’attarde trop sur eux. Avec quatre qualités techniques, ils se croient au-dessus et dans la possibilité de jouer au PSG.

Un entraîneur qui n’a jamais côtoyé le monde professionnel aura-t-il besoin d’un temps d’adaptation ? Ou le métier est-il le même ?

C’est le même métier. Tout dépend de l’entourage qu’il y aura autour de lui, c’est-à-dire tout ce qui est président et directeur sportif. En amateur, on est isolé, on représente l’élément essentiel du club et de l’équipe. Alors qu’en professionnel, on représente un élément parmi tant d’autres. Dans le foot amateur, il y a beaucoup d’importance à ce que dit un entraîneur, pas dans le monde professionnel. En pro, il y a un cadre avec des personnes autour. On a juste à diriger les joueurs, faire le point sur les qualités et défauts du groupe, et mettre en place un plan de jeu. Tandis qu’en amateur il y a tout à reprendre à chaque fois. Un entraîneur amateur peut réussir dans le monde professionnel. J’ai réussi à aller en professionnel par la force du poignet. On est une proie facile quand on arrive du monde amateur, car on n’a pas les mêmes connexions. Mais au niveau des compétences, ce sont les mêmes.

Quel est l’aspect le plus difficile à gérer dans le monde professionnel pour un entraîneur ?

L’égo des joueurs est un aspect forcément difficile à gérer. Mais l’aspect le plus difficile pour moi, ce sont les pions qu’il y a entre les joueurs, l’entraîneur et le président. Quand je dis ça, je parle des directeurs sportifs qui oeuvrent pour eux. Ce sont eux qui gèrent le mercato, il y a ceux qui sont bons et fait pour ce travail. Et puis il y a ceux qui sont difficiles à gérer, car ils pensent tout connaître et donnent des leçons à tout le monde. Alors qu’ils doivent juste rester dans leur cadre et leur mission. Ca, c’est très difficile à gérer. L’entourage, les agents….beaucoup de paramètres rentrent en compte et peuvent très vite amener de la difficulté pour un entraîneur.

Votre avis sur les réseaux sociaux ?

Je n’y suis pas sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une plaie. On se fait insulter par des gens, il faut penser qu’on a quand même une famille. Il n’y a aucun respect de notre travail à travers cela. Mais ça reste un moyen de communication utile, ça nous permet d’aller plus vite, mais ça reste très dangereux. A travers un pseudo, et caché derrière un smartphone ou un ordinateur, les gens n’ont pas de limite. Pour moi c’est un moyen de s’exprimer, mais aussi s’exprimer pour les lâches. Ca complique encore plus le métier d’entraîneur.

Qu’est-ce qui vous a surpris à vos débuts d’entraîneur, que vous n’imaginiez pas en tant que joueur ?

Je ne me suis jamais préoccupé de ça, j’ai toujours foncé tête baissée. Rien ne m’a fait changer de route, ça m’a coûté des clashs de dire des choses en pensant que les gens allaient le prendre gentiment. Et ça a aussi débouché sur des départs précipités (rires). Mis à part ça, je n’ai pas eu franchement de surprise, si ce n’est qu’il faut plus communiquer et être plus souple quand on est à la tête d’une équipe. La priorité je la donne à mon travail, mon club, et mes joueurs.

Qu’est-ce qui vous guide pour choisir les entraînements ?

En professionnel c’est l’analyse de l’adversaire, fait par analyse vidéo ou alors lorsqu’on envoie quelqu’un sur place. On travaillait beaucoup sur de la vidéo en récupérant les matchs, et on faisait des montages vidéos sur les points forts/points faibles de l’équipe adverse. Mais pour moi ça ne changeait pas grand chose au sein de l’organisation de mon équipe et du plan de jeu, je préfère jouer sur nos points forts. La vidéo me permettait de montrer aux joueurs ce qui les attendaient le week-end. Mes séances d’entraînements sont toujours basés sur le jeu, apprendre à lever la tête, la vitesse et la technique.
Dans le monde amateur, il n’y a pas de vidéo, on prend des renseignements à droite à gauche, et on s’appuie surtout sur le fait de travailler sur nos défauts qu’on a pu voir lors de matchs précédents, tout en essayant d’améliorer nos qualités.

Le résultat doit-il primer sur la manière ?

Je ne connais pas un entraîneur qui a un style de jeu, et qui ne veut pas de résultats. Il faut les deux, mais avant tout le résultat prime. Si il faut faire deux passes pour mettre un but, alors on fait ça. On ne peut pas diriger les joueurs vers autre chose que la victoire. On ne peut pas construire pour construire juste parce qu’on veut jouer comme le FC Barcelone, il faut construire efficacement avec un seul but : la victoire.

Quel souvenir d’entraîneur vous a le plus marqué ?

Les montées c’est quelque chose! Les veilles de ces matchs-là, il y a un poids qu’on essaye d’évacuer, pour ne pas jouer la rencontre avant la rencontre. C’était une certaine pression qu’on essayait de transformer en pression positive. Avec Arles quand on est monté deux années coup sur coup de National à la Ligue 1, le stade était plein à craquer. C’est ça que je retiens, le bonheur qu’on a su donner aux gens.
Ma satisfaction numéro une, restera d’avoir permis à beaucoup de joueurs d’avoir rebondi. Je pense à Andre Ayew, avec qui je suis toujours en contact. L’histoire est belle, il pleurait pour ne pas venir à Avignon, je l’ai replacé en milieu relayeur, et c’est un peu grâce à lui qu’on est monté. 8 ans après, il m’appelle toujours coach, et ça c’est ma satisfaction.

Votre avis sur le V.A.R ?

Je trouve que c’est bien, ça permet de rétablir une justice. Mais il faut aussi faire attention aux joueurs qui vont contester des qu’il y’a une action litigieuse. Ce genre-là, il faut immédiatement les sanctionner pour qu’ils arrêtent de râler. Se pose également la question du déroulement de jeu… Est-ce que le V.A.R ne va pas interrompre trop de fois un match en cours ? Pour le moment en tout cas, ça se passe bien, et c’est une bonne chose pour le football.

Et la France ?

Votre regard sur les coachs français ?

Je trouve qu’ils sont bons. Ils sont compétents avec une bonne formation. La meilleure des formations reste un club. Pour en connaitre un certain nombres, ce sont des travailleurs qui apportent une fraîcheur. En France on est bien loti, la preuve en est, c’est que l’équipe de France est championne du monde. Bien évidemment ce n’est pas que l’entraîneur, mais surtout les joueurs. Sauf que Didier Deschamps a su par exemple apporter sa petite touche pour trouver les bons accords au sein de l’équipe. Les formateurs aussi existent, prenons un Kyllian Mbappé, oui il est pétri de talent. Mais il a fallu le former et l’amener pour en arriver jusque-là.

Pourquoi fait-on confiance aux coachs étrangers ?

Franchement je me pose la question. Ils ne sont pas meilleurs que les français. Peut-être que les présidents cherchent une autre façon de voir les choses, de diriger les choses. Mais aussi pourquoi pas pour amener une autre culture, il faut s’ouvrir de partout. Peut-être qu’un jour j’irai entraîner à l’étranger aussi, mais en tout cas on ne peut pas dire qu’ils sont meilleurs que nous.

Qu’en est-il de la formation française actuelle ?

Elle est très bonne. On le voit, beaucoup de clubs des pays voisins viennent piocher chez nous. Ils n’attendent pas qu’ils soient professionnels, ils viennent les chercher à 15/16ans. On a mis beaucoup de niveau et de contrainte pour avoir un outil de travail qui amène les joueurs vers la performance. On est en avance sur pas mal de pays.

Quel est votre oeil de coach sur le succès français à la Coupe du Monde ?

Je dis bravo à Didier Deschamps et toute son équipe. Il a su pour moi, mettre les onze meilleurs sur le terrain, et les faire jouer ensemble. Peu importe si Matuidi n’est pas un joueur de couloir, il donnait tout, et quand il n’était pas là, tout le monde faisait le travail. L’ équipe ne faisait qu’un, aucun joueur ne refusait le sale boulot. Tous les joueurs ont mis le bleu de chauffe, ils se sont battus comme des chiens. C’est la victoire d’une façon d’être, d’une leçon de vie. Cette victoire ressemble beaucoup à Ngolo Kanté pour moi, c’est le titre de l’humilité. Les mecs ont toujours été humbles, sont restés lucides, et s’ils continuent à se forger de la sorte, ils deviendront encore plus grands.

Le succès de l’équipe de France peut-il influencer la méthode et la vision des entraîneurs français en terme de management et de jeu ?

Je ne pense pas. En formation on ne fait que ça, des athlètes avec de la taille et de la vitesse. Je ne veux pas dire qu’on a mis du côté les joueurs de ballons, mais il y a moins de place pour la lenteur. Dire que Didier Deschamps va être le moteur de beaucoup d’entraîneurs de club par rapport à la stratégie de jeu, je ne pense pas. Si demain on lui donne deux milieux de terrain excentrés, avec de la vitesse, il fera un 4-4-2. Il a juste géré ce groupe-là du mieux possible. C’est la preuve même de l’intelligence. Il a juste montré qu’il savait s’adapter et tirer le meilleur de chacun.