InterviewSanté

Michel Gaillaud : « Reprendre la compétition trop vite serait très risqué »

27/03/2020 à 17:40

Médecin du Sport à l'Hôpital Privé Oxford Cannes, expert en biomécanique auprès des plus grands sportifs de la planète, après avoir notamment officié à l'OM, Michel Gaillaud appelle les instances et les sportifs à la plus grande prudence sur le sujet de la reprise du sport et surtout des compétitions après le confinement. Entretien exclusif.

Docteur, alors que beaucoup de questions se posent sur la reprise du sport et des compétitions après la période de confinement, notamment en termes de calendriers, quels sont les éléments majeurs à prendre en compte pour apporter quelques éléments de réponse ?

Dans l’entraînement d’un sportif il y a trois volets majeurs : la partie cardio-vasculaire, la partie musculaire et la partie technique. Chacune de ces parties sera obligatoirement en déficit au moment de reprendre une pratique sportive normale. La moins problématique reste la partie technique et ce qui peut arriver de pire c’est que le spectacle proposé ne soit pas à la hauteur, et cela vaut surtout pour le très haut niveau.

« Avec le Covid-19, il y a encore beaucoup d’inconnus que l’on parle du virus en lui-même ou de ses conséquences sur notre vie future »

On comprend donc que les déficits cardio-vasculaires et musculo-tendineux-ligamentaires sont à prendre très au sérieux dans le cadre d’une reprise sportive…

Exactement. En période de confinement, la pompe cardiaque ne fonctionne pas comme habituellement et une reprise trop brutale expose à des accidents cardio-vasculaires aux conséquences très graves. Les sportifs de haut niveau et les sportifs âgés doivent se méfier encore plus que les autres d’une montée trop rapide de l’intensité des efforts. Moins grave, mais tout de même préoccupant, la multiplication probable des problèmes musculo-tendineux-ligamentaires. Un exemple très concret pour les footballeurs, avec le déficit musculaire au niveau des cuisses, les risques de lésion des ligaments croisés seront accrus au moment de la reprise. Et ça ce n’est que pour ce que l’on maîtrise. Car malheureusement, avec le Covid-19, il y a encore beaucoup d’inconnus que l’on parle du virus en lui-même ou de ses conséquences sur notre vie future.

Par exemple ?

A ces risques « classiques », on doit ajouter deux autres aspects moins faciles à anticiper. Il y a premièrement l’euphorie que provoquera la sortie de confinement et les excès que celle-ci engendrera. C’est pour cela que le travail de prévention sur le sujet de la reprise est aussi important, si ce n’est plus, que celui de l’encadrement de l’activité physique en confinement. Deuxièmement, il y a une très grande précaution à observer face au Covid-19. C’est une pathologie dont on ne connaît pas tous les contours, dont on découvre encore de nouveaux symptômes, sans savoir si nous sommes dans un virus saisonnier ou un virus qui va durer beaucoup plus longtemps…

« Je ne milite pas du tout en faveur d’une reprise du championnat en l’état »

Vous appelez donc à la plus grande prudence ?

Il ne peut en être autrement. Il y a encore tellement d’interrogations qu’il faut prendre toutes les précautions possible. On ne sait pas si le virus circulera encore à la fin du confinement et quel sera son degré de contagiosité. On ne sait donc pas à quel point il y aura des déficits respiratoires chez les personnes qui ont été touchées par le Covid-19. Faute de tests, on ne mesure même pas l’impact réel du Coronavirus sur la population. Combien de porteurs sain ? Combien de porteurs à faibles symptômes ? Quelles conséquences sur leur santé, qui plus est dans le cadre d’une reprise sportive… Quelles conséquences psychologiques après deux mois de confinement, pour ceux qui auront des séquelles ou ceux qui auront perdu des êtres proches ? On parle de centaines milliers de personnes potentiellement touchées, voire plus,  sur une durée toujours inconnue.

Cela fait beaucoup d’interrogations, trop pour évoquer aujourd’hui une date de reprise du sport et donc de la compétition. Qu’en pensez-vous ?

Tabler sur une reprise du sport début mai n’est pas forcément un objectif trop ambitieux, mais personne ne peut affirmer à 100% que cela sera possible. Et une reprise éventuelle de la compétition sera complètement dépendante de cela. Prendre des décisions majeures aujourd’hui est à mon sens un peu trop précoce. Attendons la fin du mois d’avril pour décider, mais ce qui est certain c’est que je ne milite pas du tout en faveur d’une reprise du championnat en l’état. S’imposer un gros rythme sur les deux/trois mois qui suivent deux mois de confinement, soit mai, juin et juillet, c’est prendre un trop gros risque avec la santé des sportifs, quel que soit leur niveau. Je précise aussi qu’une fin de confinement début mai n’est pas encore assurée. Soyons prudents dans tous les domaines.

« Vouloir rattraper trois mois d’une saison en un mois et demi est improbable sur le plan médical »

Ne serait-ce pas plus raisonnable de ne pas reprendre de tout ?

Ce qui est certain c’est qu’une multiplication des matchs en un temps réduit pour aller au bout du calendrier serait un non-sens. Je vais faire une analogie avec les sportifs que je reçois. Quand j’ai un joueur qui est traité pour une lésion des ligaments croisés, je lui dis toujours que l’on ne rattrape jamais le temps perdu mais que l’on travaille pour l’avenir. Car courir après le temps c’est le plus souvent foncer vers la rechute. Vouloir rattraper trois mois d’une saison en un mois et demi est improbable sur le plan médical.

Le docteur Gaillaud en compagnie de Didier Drogba durant sa collaboration avec la sélection ivoirienne.

Quid de la préparation…

Elle sera bien entendu indispensable et préalable à toute ambition de reprise des compétitions. Mais là aussi cela pose des questions car pour les pros il y aura déjà le souci de regrouper des joueurs qui se trouvent peut-être aujourd’hui dans des zones différemment impactées. Il y aura aussi le souci de leur imposer un nouveau confinement via les stages de préparation. Seront-ils prêts pour cela ? Quant aux amateurs, ils devront pour la plupart allier reprise du sport avec reprise du travail, parfois encore plus intense physiquement et psychologiquement.

« Ce virus agissant comme un jeu de domino, il ne touche pas toutes les zones en même temps et la fin de confinement ne se fera pas simultanément dans toutes les régions »

Vous êtes le médecin référent de la Ligue PACA de volley-ball, également membre de la commission médicale du District de la Côte d’Azur de Football, quel conseil donneriez-vous aux instances sur la suite à donner à cette saison ?

En tant que médecin du sport, on apporte des éléments de réflexion aux organisateurs de compétitions que sont les fédérations, ligues ou districts et dans le contexte actuel le message numéro 1 que nous leur faisons passer est un message de prévention. Encore plus qu’avant, il faudra préserver les temps de repos et donc de récupération dans les semaines post-confinement. Le retour à la normal va prendre du temps, peut-être beaucoup plus que nous le pensons aujourd’hui. Clairement, reprendre la compétition trop vite serait très risqué.

D’ailleurs ne se dirige-t-on pas sur une fin de confinement progressive ?

Sur le plan géographique c’est une certitude, tant au niveau français qu’international. Ce virus agissant comme un jeu de domino, il ne touche pas toutes les zones en même temps et la fin de confinement ne se fera pas simultanément dans toutes les régions et tous les départements de France, encore moins si l’on parle des pays. Je suis d’ailleurs inquiet de la propagation du virus en Afrique dans un contexte sanitaire global déjà très compliqué. Pour travailler avec beaucoup de sportifs et de clubs africains, je sais à quel point la situation est sensible là-bas. Mais pour revenir à la France, il est aussi fort probable que cette segmentation s’opère dans la sortie de confinement en elle-même. Tout ne repartira pas d’un coup du jour au lendemain et il y a aura certainement une approche progressive des autorités de santé en fonction des risques évalués.

« Il y a de grandes réflexions à mener à tous les niveaux, de grandes décisions à prendre, et le sport comme le football ne sont surtout pas exclus de cette remise en question »

Aujourd’hui les instances du football français tentent de préserver au maximum les compétitions, tant qu’il est toujours possible d’espérer les mener à leur terme. Mais au regard des sujets évoqués dans cet entretien, ne devraient-elle pas plutôt repenser le calendrier sportif ?

Vous prêchez un convaincu et je pense que cette situation exceptionnelle est la bonne opportunité pour le faire. Si l’ambition reste de donner une issue sportive à la saison, cela passe peut-être par un système de play-off qui n’imposera pas un nombre de matchs déraisonnable. Et pour aller plus loin, je suis certain qu’il y a de nouveaux modèles à mettre en place.

Cette semaine le président de l’OGC Nice, Jean-Pierre Rivère, a proposé de démarrer la prochaine saison en février. Cela vous semble être une bonne idée ?

Vous imaginez bien qu’en tant que médecin du sport je ne peux que militer pour jouer moins en hiver et plus au printemps, un peu comme USA. Le schéma actuel favorise l’inverse donc si jouer de février à décembre permet de faire évoluer cela je suis pour et je milite pour. Et cela vaut pour tous les niveaux. Mon rôle de médecin de sport est de conseiller les instances sur l’aspect santé, mais je pense que cela va même au-delà. Le football en a besoin à tous les niveaux, pour faire revenir le public dans les stades et les joueurs amateurs sur les terrains. Derrière l’urgence de l’épidémie, derrière la lutte contre sa propagation qui doit être notre priorité aujourd’hui, il y a de grandes réflexions à mener à tous les niveaux, de grandes décisions à prendre, et le sport comme le football ne sont surtout pas exclus de cette remise en question.

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