ScoutingInterview

Nicolas Piperoglou : « Le football s’observe dans la largeur et se valide dans la longueur »

07/03/2018 à 18:35

En poste au sein de la cellule de recrutement de l'Olympique de Marseille, jusqu'à son départ du club phocéen il y a quelques jours, Nicolas Piperoglou a accepté de se confier sur les spécificités du métier de scout. Passé également par les cellules de recrutement des Girondins de Bordeaux, du FC Metz et du Sporting Club de Bastia, il réfute le terme de recruteur préférant celui d'observateur. Rencontre.


Nicolas Piperoglou, être recruteur, c’est une vocation ?

« Il faut déjà être reconnu comme quelqu’un possédant une mentalité et une connaissance du foot. Personnellement, je n’ai jamais jouer au haut niveau et je ne sais pas si c’est un avantage ou pas. Ma vision de base, c’est celle du formateur (Il a été dirigeant au SC Air Bel sur la catégorie U13 Elite). On a le rôle qui va permettre à un joueur d’atteindre des objectifs de rêve. Recruteur, ça n’existe pas. Nous, on est observateur. Vous pouvez nous comparer à des photo-copieurs. On photocopie un joueur, ensuite, le club décide de valider ou non nos choix. Dans ma fonction, il faut des qualités de comportement, de présentation. J’ai une approche de mon rôle qui est d’aller vers vers les clubs, les parents, le joueur. La signature d’un joueur, c’est éphémère. Avant d’être observateur, on est ambassadeur du club que l’on représente et de ses valeurs ».

Peut-on se former et se lancer soi-même dans le métier ?

« Je n’ai pas de réponse précise là-dessus. Il faut que les clubs ait de la reconnaissance pour ce que vous faites. Ce rôle d’observateur et ces cellules, tous les clubs l’ont. Prenez des clubs comme Air Bel ou Luynes (clubs amateurs dans les Bouches-du-Rhône). Ils ont de très bonnes cellules avec des gens compétents. Je communique d’ailleurs beaucoup avec les clubs amateurs, il ne leur manque pas grand chose, juste le niveau et les objectifs. Dans leur fonctionnement, il ne faut surtout qu’ils négligent le comportement et la scolarité chez les jeunes. En amateur, vous allez avoir des problèmes si un jeune est défaillant dans ces domaines, car ensuite, les parents le prive de football. Dans le monde professionnel également, ces critères sont sont importants ».

« Ce n’est pas parce que vous allez voir jouer des matches de DH, que vous trouverez de bons joueurs »

Quelles sont les missions de l’observateur ? Comment s’organisait, par exemple, la semaine type de Nicolas Piperoglou à l’Olympique de Marseille  ?

« Le lundi matin, nous avions une réunion au centre de formation afin d’exposer nos observations du week-end, qui peuvent débuter avec le match du samedi matin jusqu’au dimanche après-midi. On discute, puis on valide ou non. On se retrouve ensuite le jeudi après-midi pour définir le plan de travail du week-end. On évoque aussi les sélections du mercredi, les brassages, on se définit les missions. Il ne faut pas non plus négliger l’importance d’une présence aux entrainements des jeunes, afin de voir le comportement du joueur, ses relations avec son coach, ses parents, ses partenaires. Concernant les matches, cela représente a peu près trois rencontres par week-end. On choisit nos terrains toujours selon les objectifs du club. Sébastien Pérez chapeautait la cellule, mais nous avions beaucoup d’échanges, d’opportunités et de libertés pour travailler. Concernant les niveaux, ce n’est pas parce que vous allez voir jouer des DH que vous trouverez de bons joueurs. Moi, le premier joueur que j’ai fait signé professionnel à Metz, Serdar Tastan, je l’ai trouvé en catégorie honneur dans un petit club de Marseille (Vieux Cyprès). Il a fait les sélections de jeune avec la Turquie et joue dans la Ligue numéro 1 du pays aujourd’hui »hui. Après, il faut voir si les clubs vous donnent ces libertés. L’OM est un club qui vise davantage l’élite »

Quelles les qualités essentielles pour être un bon observateur ?

« La première des qualités, qui est une des miennes, c’est que je suis un papa et un papi, et que donc je raisonne comme tel, avec le jeune et sa famille. Ensuite, il faut savoir déceler les qualités d’un joueur pour l’amener au haut niveau. C’est à nous de prendre en compte tous les paramètres et d’avoir toutes les certitudes sur un joueur quand on veut le faire valider ».

Sur quels aspects évaluez-vous un jeune ?

« Il faut savoir que l’observation se fait à partir des U13 et la validation survient dans les deux ans qui suivent. L’objectif est de lui faire intégrer le centre l’année de ses 16 ans. Il n’y a pas 50 millions de qualités. On regarde bien évidemment les qualités techniques, tactiques, mentales, mais aussi la concentration et sa volonté de réussir. Il faut qu’il soit collectivement très éveillé, et qu’il ait de la personnalité. C’est très important. On recrute des joueurs de foot, pas des médecins, mais il y a aussi d’autres éléments à prendre en compte comme le comportement, et la scolarité. On n’insiste pas assez dessus, et les joueurs doivent en être informés. La scolarité est très importante, tout comme l’hygiène de vie qui doit être irréprochable. Prenez un garagiste qui veut exercer, il investit dans son fond de commerce. Un footballeur, son fond de commerce, c’est son corps. C’est tous ces petits détails qui font que pour deux joueurs à qualités égales, l’un va passer et pas l’autre »

« C’est grâce à la configuration familiale qu’il aura des chances de réussir »

L’entourage du joueur est donc très important lors de son observation, voire de son recrutement ?

« C’est primordial. C’est grâce à la configuration familiale qu’il aura des chances de réussir. Je pourrais vous remplir des pages de joueurs qui ont échoué à cause de cela. Ça fait partie des obligations du recrutement. Au cours de ma carrière, on a recruté des joueurs avec 7 ou 8 de moyenne générale à l’école, mais avec des remarques positives « encouragements, fait des efforts » etc. Si il y a une attitude inconvenante, on laisse tomber. Vous savez, un joueur coûte cher à un centre de formation. Pour vous donner un exemple, j’avais un ANS (Accord de Non-Sollicitation) pour un joueur lorsque j’étais au FC Metz, mais quand j’ai vu l’entourage… dix personnes qui pleuraient parce que leur petit quittait le cocon… Le gamin allait vivre à 800 kilomètres de chez lui. J’ai laissé tomber. On est là pour les réussites, pas pour les échecs. Il faut analyser la situation. Ce qu’on veut, c’est déboucher des bouteilles de champagne, pas des bouteilles de camomille ».

Dans un club professionnel, a-t-on une certaine pression quant à la qualité des joueurs recrutés ? Comment définiriez-vous le droit à l’erreur dans votre fonction ?

« Dans la vraie fonction de l’observateur, il n’y a pas de chance d’avoir des erreurs puisque les joueurs sont validés par la cellule. J’en ai proposés trois du Sporting Club de Bastia à mon arrivée à l’OM, qui ont été validés. La seule obligation, c’est que lorsque l’on fait des séances de rassemblements, on soit en mesure de proposer de proposer des joueurs qui ont le niveau pour en faire partie. Sur des jeunes de 8 ou 9 ans, vous avez 100% de chances de vous tromper. Je reproche au football de commencer très tôt et très vite. Un ANS, un joueur doit être en mesure de le valider. Rendez-vous compte, on demande à un petit de 13 ans de s’engager, d’être performant à l’école et sur le terrain en même temps. C’est difficile ».


A 16 ou 17 ans, la marge d’erreur est-elle moindre ?

« Dès qu’on est en âge d’intégrer un centre de formation, donc à 16 ans, j’estime qu’on peut demander au jeune de nous rejoindre. Après, il faut faire la différence entre le très tôt dont je vous ai parlé précédemment et le trop tard. Par exemple, on a repéré un jeune de La Valette en U16, pétri de qualités mais qui avait quelques manques par rapport à la formation, dont la culture tactique en effet. Alors que si vous prenez un jeune qui a fait deux ans de centre, qui est passé par le pôle espoir, vous avez tout de suite un élément avec une base beaucoup plus complète »

« Le meilleur, ses partenaires connaissent son prénom »

Comment un club professionnel français définit-il sa stratégie de recrutement ?

La cellule de recrutement commence à bosser dès que les effectifs sont validés. Le centre de formation est à la disposition du joueur, pas le contraire, c’est nous qui sommes maître de leur apprentissage. La stratégie, elle, est avant tout locale et de proximité, de par la culture régionale. Le joueur qui vient de Paris à l’OM vient avec une autre mentalité que le joueur du cru. Quand on recrute à l’extérieur, ça doit être obligatoirement un renfort potentiellement meilleur que celui qu’on a déjà. Si il n’est pas au-dessus, il est rejeté par les autres, c’est comme ça. Lorsqu’on fait l’équipe rouge contre bleue lors des séances de rassemblements, vous ne voyez pas grand chose. Mais celui qui est au-dessus a une attitude différente sur le terrain, et les autres ont une attitude différente par rapport à lui. Le meilleur, ses partenaires connaissent son prénom. Cela montre aussi sa capacité à avoir une vraie personnalité »

En matière de recrutement de jeunes, quel club vous semble le plus performant en France ?

Il y a le Paris Saint-Germain qui bénéficie d’une structure importante en Ile-de-France, Lyon, Monaco… mais  il existe aussi beaucoup de centres qui n’ont pas peur d’utiliser des moyens. Je persiste quand même à dire, que la force d’un club, ce ne sont pas ses joueurs mais ses éducateurs »

La plus grosse concurrence ne vient-t’elle finalement pas des clubs étrangers ?

« Les clubs étrangers ont des politiques totalement différentes des nôtres. Ils n’ont pas peur de venir payer des indemnités, qui s’élèvent à 90 000 euros par année de formation pour attirer des joueurs. Vous savez, sur certaines rencontres de jeunes, vous pouvez vous retrouver à quatorze ou quinze clubs de l’élite sur les lieux. J’ai coutume de dire que le football s’observe dans la largeur et se valide ensuite dans la longueur ».

 

Crédit photo : DR