Etude

Pourquoi 81% des entraîneurs au haut niveau sont d’anciens milieux ou défenseurs ?

26/01/2021 à 18:25

Après avoir effectué un rapide diagnostic du passé des 58 techniciens exerçant de la Ligue 1 au National, Actufoot a essayé d'analyser pourquoi les anciens défenseurs et milieux de terrain ont d'avantage vocation à se reconvertir en tant qu'entraîneur.

Avoir été joueur de football professionnel ne garantit en rien une (belle) carrière d’entraîneur au haut niveau, c’est un fait. Mais il faut tout de même souligner que très peu de techniciens parviennent à s’y hisser sans s’être fait ne serait-ce qu’un petit nom dans le foot. L1 et L2 confondues, ils se comptent d’ailleurs sur les doigts d’une main. Le libre-penseur André Villas-Boas (OM), qui, conscient de ses limites physiques et techniques, s’est rapidement orienté vers les statistiques et l’analyse du football. Christophe Pélissier, modeste joueur de National qui a mené sportivement Luzenac en Ligue 2 et qui entraîne à ce jour Lorient. Fabien Mercadal (Dunkerque) n’est pas allé plus haut que la D3 tandis que Bruno Luzi a refusé un contrat aspirant professionnel pour retrouver sa famille sur Chambly. Sans oublier le dernier arrivé dans l’antichambre, Sébastien Desabre, qui a débuté le « métier » au niveau District dans les Alpes-Maritimes. Il a ensuite poursuivi une riche carrière en Afrique et au Moyen-Orient avant d’atterrir l’été dernier à Niort avec succès.

En National, le contingent d’anciens pros (Bruno Irles, Laurent Guyot, Claude Robin etc) est un peu plus clairsemé. Karim Mokeddem (Bourg-en-Bresse) est lui aussi parti de tout en bas pour arriver presque tout en haut. En 2018, l’ancien entraîneur de La Duchère estimait dans nos colonnes que les entraîneurs issus du monde amateur devaient « être un peu plus considérés » dans le « vase clos » des techniciens, citant pour exemples les réussites de Pélissier et Mercadal. Environ la moitié de ses homologues actuels de N1 ont eu des carrières convenables en tant que joueur comme Frédéric Reculeau (Avranches), Stéphane Le Mignan (Concarneau) ou Stéphane Rossi (Cholet). Formé à l’ASSE comme gardien de but, l’entraîneur de Bastia, Mathieu Chabert, a lui été forcé de renoncer au football professionnel à 24 ans, après qu’on lui a découvert une tumeur à la moelle épinière.

Dans quel secteur de jeu ont-ils réalisé leur carrière pro ou amateur ?

47 techniciens soit un pourcentage de 81% ont joué au sein de divisions professionnelles ou amateurs aux postes de défenseur ou de milieu de terrain. Concernant les joueurs qui évoluaient dans le cœur du jeu, la plupart était cantonné à un rôle défensif. Rudi Garcia (OL), Christophe Pélissier (Lorient) ou Mécha Bazdarevic (Guingamp) faisaient partie d’une minorité à posséder un rôle de milieu à vocation offensive.

5 entraîneurs seulement recensés jouaient comme attaquant. Leur particularité est qu’ils officient tous actuellement en Ligue 2. Il s’agit de Patrice Garande (TFC), Oswald Tanchot (Amiens), Pascal Dupraz (Caen), Bruno Luzi (Chambly) et Laurent Peyrelade (Rodez).

3 sont d’anciens gardiens : Jean-Louis Garcia (Nancy), Mathieu Chabert (Bastia) et Jean-Yves Chay qui vient tout juste d’être enrôlé par Annecy en National.

3 n’ont pas de parcours référencé sur le web comme joueur (Villas-Boas, Desabre, Mokeddem).

Les défenseurs et les milieux ont-ils davantage la fibre ?

On n’ira pas jusqu’à parler de « règle » puisque quelques exceptions viennent y déroger, mais le pourcentage avancé plus haut (81%) a de quoi interpeller. Il n’est assurément pas le fruit du hasard et une étude réalisée par le site Le Temps tend à le prouver. Sur 124 entraîneurs étudiés au sein des meilleurs championnats européens en 2016, 74% d’entre eux étaient d’ex défenseurs ou milieux, la plupart à vocation défensive. Comment l’expliquer ? S’il n’existe pas de réponse exacte, nous avons tenté de trouver quelques éléments de réponse avec l’aide de joueurs reconvertis. « Avant toute chose, je pense que c’est une question de fibre. Coacher, c’est d’abord de la pédagogie. Les gens parlent de foot comme un jeu mais nous, les entraîneurs, on est comme des profs. Il faut aimer ça, abonde Simon Carmignani, ancien défenseur professionnel de l’ASSE passé par les équipes de France de jeunes. On occupait des postes qui demandaient aussi, sur le plan tactique, de comprendre le jeu. Les défenseurs et les milieux l’ont en face d’eux au contraire des attaquants, ça peut jouer », reprend le nouveau coach de l’UMS Montélimar en Régional 2.

« Il est logique de retrouver beaucoup de milieux défensifs, des numéros 6 ou 8, car ce sont souvent les relais de l’entraîneur sur le terrain », expliquait Fabio Celestini chez un média helvète. « Ils voient jouer tous les autres et doivent jouer pour eux, au contraire des attaquants, qui peuvent avoir l’impression que toute l’équipe joue pour eux », analysait encore l’ancien milieu de terrain de l’OM, qui coach le FC Lucerne en D1 Suisse. Ensuite, on peut se demander si nos anciens défenseurs et milieux de terrain, sensibles aux consignes et à la dimension du travail tactique, ne sont pas plus prédestinés que les gardiens et les attaquants pour mener des réflexions, voire s’inspirer et transmettre ce qu’ils ont pu expérimenter eux-mêmes dans leur carrière. « Nous les défenseurs, on aime bien regarder le travail tactique que font les coaches au niveau défensif. Aussi, on est très attentifs au bloc équipe, aux valeurs, au fait de se battre les uns pour les autres. Quand tu es défenseur, tu aimes défendre. Beaucoup d’attaquants se cachent pour ne pas faire les efforts pour redescendre et tu ne peux pas entraîner des gens à le faire si toi-même, tu ne l’as pas fait. On est peut-être plus rigoureux, plus soucieux des détails. Les attaquants sont très doués, mais ils sont parfois un peu dans leur monde », estime Simon Carmignani.

Didier Deschamps, né pour entraîner

En termes de reconversion, Didier Deschamps est peut-être le meilleurs exemple qui existe dans notre football. Véritablement né pour épouser le métier, le sélectionneur de l’équipe de France, animé par la gagne, a toujours façonné des équipes qui ressemblaient au milieu défensif qu’il était. Commander le jeu et dicter le tempo d’un match depuis le rond central l’a naturellement ouvert, comme beaucoup de ses semblables, à de nouvelles perspectives pour la suite de sa carrière. « Dans le replacement, le rééquilibrage de l’équipe et le commandement verbal, Didier était capital. Pour un coach, il se révélait un complément nécessaire et suffisant. Dans ses options et ses choix, il faisait toujours preuve de beaucoup de discernement. Il a un temps d’avance dans sa réflexion stratégique. Un entraîneur se projette toujours et ne regarde jamais derrière », confiait Aimé Jacquet dans les colonnes du Parisien en 2018. Même son de cloche chez celui qui a popularisé le « jeu à la Nantaise », Coco Suaudeau : « Il était en avance sur son âge. Il assumait toutes les responsabilités et traduisait à la lettre mes consignes. Dans les moments difficiles, il ne baissait jamais la tête. Tout cela me laissait à penser qu’il serait à même, un jour, de diffuser les bonnes consignes. »

calendrier des Bleus
Didier Deschamps, joueur, entraîneur puis sélectionneur à succès (Photo by Johnny Fidelin/Icon Sport)

« Les attaquants ont des qualités mais ils sont très souvent individualistes »David Marmo, co-auteur avec Vincent Duluc du livre Football Management

Un joueur que l’on décrira comme plus créatif et offensif va avoir tendance à raisonner davantage à l’instinct, à faire preuve d’improvisation. Son positionnement sur le terrain peut même le pousser, dans certaines situations de jeu, à adopter des comportements peu altruistes et nuisibles pour un collectif. Pas forcément idéal lorsqu’on ambitionne de réussir dans le coaching. « Au football, les entraîneurs sont rarement des attaquants. Ces derniers ont des qualités mais sont souvent très individualistes », avançait David Marmo, co-auteur de Football Management avec le journaliste de l’Equipe Vincent Duluc. L’écrivain détaillait ses propos en comparant de façon intéressante ce poste spécifique à celui de manager en entreprise : « On a souvent tendance à nommer manager le meilleur commercial, dont le profil ressemble à celui de l’attaquant. Or un bon manager c’est quelqu’un qui doit avoir confiance, dans les autres, quelqu’un qui sait faire faire, une mission qui ne requiert pas les mêmes compétences que faire. Etre le meilleur dans son métier ne fait pas de vous le meilleur manager. »

Les légendes Michel Platini et Diego Maradona, capables de faire basculer des matches à eux seuls, n’ont pas été les meilleurs entraîneurs et sélectionneurs de l’histoire. Loin de là. Marco Van Basten a dit lui-même ne pas être « un bon entraîneur » en démontrant par ses explications que le métier requiert des qualités simples et essentielles, finalement pas données à tous ceux qui embrassent une carrière sur un banc. « En tant qu’entraineur, vous devez être positif avec vos gars, comme l’est un père avec ses fils, et c’était une chose que je n’avais vraiment pas. Cette profession est également mauvaise pour votre santé. Lorsque je suis devenu assistant, j’étais intelligent et serviable. J’ai eu de la patience. En tant que coach principal, j’étais complètement le contraire. J’ai pris la bonne décision en quittant ce métier. » Etre en capacité d’accepter l’erreur de ses joueurs, leur expliquer comment s’améliorer et les faire répéter encore et encore demande assurément du flegme. Une vertu que les attaquants, généralement plus talentueux que les autres, souvent obnubilés par le but et critiqués dès qu’ils ne marquent plus, ne « travaillent » pas forcément tous durant leur carrière. Thierry Henry semblait avoir du mal à observer et supporter la médiocrité lors de ses débuts à Monaco. « Il est parfois compliqué pour d’anciens attaquants et grands joueurs de coacher simplement parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi certains joueurs de leur effectif ne sont pas capables de faire ce que eux faisaient », nous glisse un entraîneur chevronné.

Thierry Henry entraîneur à Monaco, une première expérience douloureuse mais enrichissante pour l’ancien attaquant des Bleus  (Photo : AS Monaco)

Entraîner des gardiens, après tout c’est plus simple

Comme présenté plus haut sur le graphique, seulement trois anciens gardiens de but officient dans nos meilleurs championnats. Le bilan fait sur la scène européenne est le même : sur les 98 entraîneurs du Big-5, seuls Julen Lopetegui (Séville), Nuno Espirito Santo (Wolverhampton) et Florian Kohfeldt (Werder Brême) se sont révélés entre les poteaux. Bien qu’ils soient familiarisés par le côté ingrat d’un poste qui impose, à l’image d’un coach, d’assumer constamment ses erreurs, ils semblent s’orienter prioritairement vers l’entraînement spécifique des gardiens de but. « Entraîner des gardiens, c’est un plaisir. Il y a une transmission de savoir, des responsabilités mais moins de choses à assumer que l’entraîneur principal », disait Elie Baup récemment à l’Equipe. « Pour certains, il vaut mieux être à l’abri et être coach des gardiens. Ils sont rarement virés, ils restent dans le staff », témoignait de son côté Philippe Bergeroo. L’ancien ange gardien de Bordeaux, Lille et Toulouse estime en outre que les derniers remparts sont jugés plus durement sur les bancs par rapport à leur étiquette.

En charge des goals du Stade Rennais, Olivier Sorin ne s’est lui jamais imaginé à la tête d’une équipe, comme il le racontait dans Caviar-Magazine. « Je ne me sens pas du tout l’âme d’un entraîneur principal. J’adore le poste de gardien de but, je m’épanouis entièrement. Entraîneur d’une équipe professionnelle, c’est un job de malade. Ce n’est pas du tout un chemin que j’envisage de prendre. » Entraîner des gardiens : plus simple, plus plaisant, moins stressant pour une ribambelle d’anciens portiers. Bien sûr, certains ont su amener leur réflexion un peu plus loin. Parce qu’ils avaient déjà le métier en eux. « C’était une vocation chez moi d’entraîner, de guider. Je me suis toujours beaucoup intéressé à ce que faisaient les entraîneurs« , racontait au site Main Opposée l’ancien gardien Jean-Louis Garcia, qui a appris à bonne école auprès de Coco Suaudeau à Nantes et coache aujourd’hui l’AS Nancy-Lorraine (L2). Raymond Domenech avait révélé une anecdote intéressante au sujet de Mickaël Landreau qui « était capable, en observant l’entraînement, de donner l’équipe, les remplaçants et ceux qui allaient en tribunes avant que je le fasse » lors des rassemblements en équipe de France. « Il était très jeune donc c’était difficile de se projeter aussi loin mais il avait une réflexion sur le jeu, je discutais d’organisation avec lui », se souvient encore l’entraîneur des Canaris. Mais les homologues de Landreau sont peu à se sentir l’âme d’un technicien…

Tout partirait finalement d’une fibre qu’on a ou pas. D’une vocation personnelle que les défenseurs et milieux de terrain semblent plus à même de posséder et développer au cours de leur carrière, en fonction de leur personnalité, des prérogatives liées à leur poste sur le terrain, de réflexions menées sur le football ou encore de rencontres inspirantes.

Démographie express des entraîneurs en France

11 – La région Auvergne Rhône-Alpes a vu naître 11 entraîneurs exerçant de la L1 au National

6 – Kovac (Monaco), Villas-Boas (OM), Pochettino (PSG), Der Zakarian (Montpellier), Ursea (Nice) et Bazdarevic (Guingamp) ont vu le jour à l’étranger.

2 – Des entraîneurs nés dans la même ville ! C’est le cas de Pascal Gastien (Clermont) et Bruno Irles (QRM) originaires de Rochefort dans le sud-ouest (environ 17 000 habitants), de Franck Haise (Lens) et Richard Déziré (Créteil) nés à Mont Saint-Aignan en Normandie (environ 20 000 habitants), de Jean-Louis Garcia (Nancy) et Maxime D’Ornano (Stade Briochin) qui viennent de la commune d’Ollioules dans le Var (13 000 habitants). Raymond Domenech (Nantes) et Karim Mokeddem (Bourg-en-Bresse) sont nés à Lyon, Vincent Bordot (Red Star) et David Guion (Reims) proviennent du Mans…

4 – Jean André Ottaviani (Bastia-Borgo), Olivier Pantaloni (Ajaccio), Stéphane Rossi (Cholet) et Fred Antonetti sont nés en Corse. Les trois premiers à Bastia, ville la plus représentée parmi les 58 entraîneurs. Le coach messin est quant à lui originaire de Venzolasca, petit village de 2000 habitants situé à 30km de la capitale de Bagnaja

0 – La région Hauts de France n’a actuellement aucun représentant parmi les 58 entraîneurs recensés