EnquêteDu Cher à la L1

Saint-Doulchard, 9500 habitants et cinq pros, quelle est la potion magique ?

15/03/2019 à 16:29

A en croire les statistiques, cette petite commune de 9500 habitants, dans le département du Cher, vous offrirait plus de chances qu'ailleurs en France de faire une carrière de footballeur professionnel. Les destins de Charlotte Bilbault, Cafaro, Santamaria et des frères Sanson, cinq enfants de Saint Doulchard, joueurs de L1 cette saison, est-il le fruit d'une coïncidence ou le résultat d'un savoir-faire particulier ? Avant de vous précipiter avec votre épouse pour vous inscrire à la maternité du coin, nous avons quand même enquêté...

« Etre né quelque part, pour celui qui est né, c’est toujours un hasard. De Paris à Alger, pour apprendre à marcher… » Maxime Le Forestier aurait pu poursuivre les paroles de sa chanson en y ajoutant Saint Doulchard pour y apprendre à jouer au football. Car la petite commune du Cher a la particularité d’avoir enfanté quatre joueurs ayant pignon sur rue en L1, Mathieu Cafaro à Reims, Baptiste Santamaria à Angers, Morgan Sanson à Marseille, son jeune frère Killian à Montpellier. Si vous y ajoutez le souvenir encore marquant d’un autre célèbre enfant de Saint Doul’, Bernard Diomède (voir itw), une telle concentration de talents, sur une ville aussi petite et dans un département aussi rural, ne manque évidemment pas d’interpeler. Comme si une mystérieuse fée s’était penchée sur les berceaux de la maternité de la clinique Guillaume-de-Varye, une des deux maternités du département avec Bourges. « N’allez pas chercher plus loin, en rigole Pascal Dupuis, l’actuel coach de l’équipe de R2 du FC Saint Doulchard, car aucun de ces joueurs là n’a jamais joué au sein du club, tous sont partis sur Bourges rapidement. Mais comme il y a une maternité dans notre ville, forcément, ça s’explique ! » Et l’ancien pro de Dunkerque, Sedan, Tours, Louhans-Cuiseaux, qui a terminé sa carrière à Bourges, de montrer du doigt la proximité du centre fédéral espoir de préformation de Châteauroux, pour expliquer, bien au delà de la spécificité de Saint Doulchard, la dynamique du département du Cher en matière de formation. « Le pôle espoir n’est qu’à 80 km, forcément c’est un avantage pour tous ceux qui sortent du lot dans le Cher car ils y trouvent matière à progresser et éventuellement à se faire remarquer. Morgan Sanson et Baptiste Santamaria sont passés par là… »  Une sorte de circuit préférentiel qui amènerait donc les enfants nés à Saint Doulchard à signer leur première licence sur Bourges, puis à poursuivre vers Châteauroux pour une sorte de montée en puissance salutaire car vécue dans son environnement le plus proche. Quand vous savez que 80% des joueurs professionnels français ont effectué leur formation dans un rayon de moins de 100 kilomètres de leur domicile familial, que la proximité est donc une force, forcément, vous appréhendez mieux le contexte de ce Berry (Indre et Cher) si fertile. « Et même s’ils n’ont jamais joué au FC Saint Doulchard, poursuit Pascal Dupuis, avoir des joueurs de L1 issus du département aide nos jeunes, les stimule car ils s’identifient à eux. Quand les jeunes générations abordent le foot sous l’angle de l’opposition OM-PSG, avoir un Morgan Sanson dans un club aussi médiatique, ne peut que susciter des vocations… »

De Saint Doul’ à Châteauroux en passant par Bourges 18…

Pour le président du district du Cher, qui s’amuse de nos intentions, et balaie toute intervention divine sur les berceaux de Saint Doulchard, « cette concentration est surtout le fruit du remarquable travail de formation effectué par nos clubs, en l’occurrence Bourges 18, qui a vu passer les pros que vous citez. Vous pouvez aussi ajouter Emmanuel Imorou qui a été formé dans les clubs de Bourges (Bourges AC, Bourges Justices et Bourges 18), ou notre internationale féminine, Charlotte Bilbault, elle aussi née à Saint Doulchard. » Bourges, ville de 100 000 habitants, et ses clubs de foot, profiteraient donc davantage des naissances de sa commune limitrophe. Le FC Bourges, qui connut la D2 dans les années 70-80, avant le dépôt de bilan en 1995 et la disparition du club en 2005. « Depuis, on manque d’une locomotive dans notre district, nous dit le président Marc Terminet, avec deux clubs de Bourges qui sont en N3 (Bourges Foot et Bourges 18) et qui cultivent leurs différences en même temps que leur rivalité. Une fusion serait peut-être une solution… »

En attendant, c’est le Bourges Foot qui évoluera certainement en N2 la saison prochaine, pendant que Bourges 18 poursuit son enracinement sous l’égide d’Olivier Rigolet, un président qui « est fier de représenter un club qui a vu passer des garçons de cette qualité » et qui revendique la dimension formatrice du Bourges 18, la comparant dans le contexte berruyer « à un passage presque obligé pour les meilleurs jeunes du département, avant d’intégrer le pôle espoir de Châteauroux. » Ami d’enfance du papa de Morgan et Killian Sanson, chez qui il est souvent invité lorsque les frangins reviennent sur Bourges, Olivier Rigolet est tout aussi heureux d’accueillir Mathieu Cafaro lorsqu’il vient voir jouer son frère, Julien, un des 500 licenciés d’un club qui n’envisage pas sérieusement de fusionner pour le moment, au grand dam du président du district… « Cette fusion est au point mort, nous rappelle le président berruyer, de toute façon il y a trop de clubs à Bourges (5). Notre nombre de licenciés fait déjà de nous une machine de guerre et nos axes de développement, autour des jeunes du cru et des féminines nous suffisent déjà amplement quand Bourges Foot, qui va certainement monter en N2, se concentre surtout sur son équipe première. »  A Bourges 18, la priorité est moins de faire monter sa N3 que d’entretenir la vocation de club tremplin pour les meilleurs jeunes berruyers. Après la génération Sanson-Santamaria-Cafaro, une autre est attendue ardemment pour continuer à avancer, avec deux jeunes en passe de signer à l’OGC Nice et à Bordeaux… et qui seraient nés, eux aussi, à Saint Doulchard ? Le président n’a pas voulu nous dire. Par peur d’encombrer les couloirs de la maternité Guillaume de Varye, peut-être…

Laurent Cadu (pôle espoir Châteauroux) : « Je ne crois pas au hasard »

Depuis Châteauroux, dans l’Indre voisine, Laurent Cadu, le responsable du pôle fédéral espoir, voit davantage qu’une simple coïncidence dans la réussite des enfants du Cher au plus haut niveau. « Je ne crois pas au hasard, nous dit-il. Au contraire, ça rejoint d’autres exemples, dans d’autres petites villes ou villages où plusieurs jeunes sont devenus pros. Lorsque vous creusez un peu, vous vous apercevez vite que c’est forcément lié à la présence de bons éducateurs, de bons clubs et d’un bon accompagnement. » Et de s’appuyer sur l’exemple de Santamaria, un de ses anciens pensionnaires, qui n’avait aucun club pro à l’issue de sa années au centre « mais qui a pu rebondir car il avait le mental nécessaire, et avait eu la chance de tomber sur des éducateurs qui lui avaient tenu le bon discours. Pour le reste, c’est aussi une affaire d’émulation. Lorsque vous voyez un joueur de votre club, ou du club d’à côté, qui réussit, vous vous dites : pourquoi pas moi ! »

Plus que le savoir-faire des sage-femmes de la clinique de Saint Doulchard, c’est évidemment celui des éducateurs du Cher et au delà de la région Centre Val de Loire dont il est question. Parce que si le hasard intervient toujours dans un lieu de naissance, il est rarement un acteur primordial de la carrière d’un joueur professionnel.

F.D.


Des parcours qui valent Cher

Bernard Diomède – Né le 23 janvier 1974 à Bourges

  • Le Champion du monde 1998, actuellement sélectionneur national des U20, est l’exception qui confirme la règle car s’il n’est pas né à Saint Doulchard, comme l’ont trop souvent mentionné les médias, mais à Bourges, il est le seul du lot à avoir joué à Saint Doul’, de 8 à 14 ans, avant de prendre rapidement le chemin du centre de formation d’Auxerre où Guy Roux l’attendait de pied ferme. La suite, un titre de champion de France en 1997, une coupe de France la même année, la première étoile en 1998, Liverpool jusqu’en 2004… vous la connaissez.


 

Charlotte Bilbault – Née le 5 juin 1990 à Saint Doulchard

  • L’internationale du Paris FC a débuté le foot, mixte, au CS Vignoux Barangeon, avant d’intégrer le sport-études de Saint Doulchard, tout en signant à Vierzon, puis à Saint Christophe Châteauroux. Soyaux, Izeure, Montpellier, Juvisy et le Paris FC complètent la carrière de cette milieu de terrain polyvalente qui sera une des cadres de Corinne Diacre pour la prochaine Coupe du monde en France.

Morgan Sanson – Né le 18 août 1994 à Saint Doulchard

  • Il a débuté au Gazelec Bourges (4 saisons), avant de rejoindre Bourges 18 (4 saisons), en même temps qu’il rejoignait le pôle espoir de Châteauroux, avant d’intégrer le centre de formation du Mans en 2009, à 15 ans. Il est entré dans le professionnalisme par la porte de la L2 en 2012, avec Le Mans, un club qui allait déposer son bilan pour permettre à Morgan de déménager sur Montpellier, puis Marseille depuis 2017 où il a franchi un palier dans un club hors norme.

Baptiste Santamaria – Né le 9 mars 1995 à Saint Doulchard

  • L’ES Justices Bourges (4 saisons) et Bourges 18 (6 saisons) furent également les deux mamelles foot d’un milieu de terrain qui prendra la direction de Tours en 2011, à 16 ans, pour une formation qui lui permettra de découvrir la L2, puis la L1 avec Angers depuis 2016 où il s’affirme de saison en saison comme un élément très régulier.

Mathieu Cafaro – Né le 25 mars 1997 à Saint Doulchard

  • C’est à l’ES Bourges Justices qu’il a commencé le football, poursuivi à Bourges 18, sur les pas de Sanson, en parallèle à ses années de collège au pôle espoir de la ligue du Centre à Châteauroux pendant deux ans. Mais c’est à Toulouse, où il est arrivé à 15 ans, en 2015, qu’il débute chez les pros, en Ligue 1, pour mieux rebondir à Reims en 2017, de la L2 à la L1 aujourd’hui où il est devenu un joueur cadre et décisif.

Killian Sanson – Né le 7 juin 1997 à Saint Doulchard

  • Le Gazelec Bourges, Bourges 18, et l’IFR de Châteauroux, avant Le Mans, furent les témoins des premiers pas de Killian, le frère de Morgan, lui aussi partant du Mans au moment de dépôt de bilan mais pour rejoindre le centre de formation d’Evian Thonon en 2013, puis Montpellier en 2016 où il a, à ce jour, un match de L1 à son compteur de néo pro.

Emmanuel Imorou – Né le 16 septembre 1988 à Bourges

  • Du FC Bourges à la Berrichone Châteauroux, le défenseur franco-béninois a sauté l’étape pôle espoir pour intégrer directement le centre de formation de la Berrichone, où il est resté cinq ans avant de pas mal voyager, au Portugal (Braga), en Belgique (Cercle Bruges), après des passages à Clermont et à Caen où il évolue cette saison.

 

Le champion du monde a débuté au FC Saint Doulchard

Bernard Diomède : « C’est là où tout a commencé pour moi ! »

Le sélectionneur des U20 français venait de communiquer sa liste des 23 pour les prochains matchs amicaux en préparation à la Coupe du monde U20 de la FIFA quand il a accepté de revenir pour Actufoot là où tout avait commencé. Non pas à la clinique mais au stade de foot de Saint Doulchard.

Bernard, que reste-t-il de vos années à Saint Doulchard ?

D’abord des hommes, éducateurs, dirigeants, bénévoles, parents, sans lesquels rien n’aurait été possible, sans lesquels encore aujourd’hui aucun club amateur ne pourrait vivre. Pour moi, tout a commencé au club de Saint Doulchard où j’ai pris ma première licence à huit ans. Je n’oublie pas le président Pisson. C’était un vrai passionné qui a permis de développer une vraie identité. Quand on est jeune, on ne se rend pas forcément compte de l’importance de ce genre de dirigeants, car on est dans le plaisir, l’amusement. C’est avec le recul qu’on prend conscience de tout ça, en grandissant. Je garde aussi en mémoire Thierry Piedois, qui était mon entraîneur en cadet, qui m’a surclassé, et permis de m’exprimer, de progresser. Il y avait aussi les parents évidemment, qui s’organisaient en co-voiturage pour permettre à tout le monde de venir.

Avez-vous gardé des contacts avec le FC Saint Doulchard ?

Pour être honnête, non. Je suis parti à 14 ans, j’en ai 45 et aujourd’hui les gens ont forcément changé. Entre temps, j’ai eu ma carrière de joueur, aujourd’hui celle de sélectionneur qui me prend énormément de temps, après deux championnats d’Europe joués et une Coupe du monde à préparer. Au début, lorsque je rentrais chez moi, c’était surtout pour voir la famille et les amis. Et jouer au tennis aussi car j’étais accroc. Donc Saint Doulchard, pendant longtemps, c’est là où tout se passait pour moi. Désormais, quand je reviens, à part pour voir mes proches, c’est dans le cadre de mes attributions et missions à la FFF, pour remettre un label à Bourges dernièrement. Forcément, j’aperçois des visages connus, des noms qui me disent quelque chose. Mais en trente ans… tout a tellement évolué.

« J’ai préféré Auxerre à Nantes parce que c’était moins loin »

Il y a trente ans, vous passiez de Saint Doulchard à Auxerre sans transition, comment l’aviez-vous vécu ?

J’étais passionné et habité par l’ambition de réussir. Donc, forcément, je savais que ça passait par des sacrifices, l’éloignement en était un que j’ai plutôt bien vécu.

Aujourd’hui, avant de signer dans un centre de formation, vous passeriez certainement par le pôle espoir de Châteauroux, comme Santamaria ou Sanson avant vous…

Mon expérience m’a appris qu’il n’y avait pas de vérité dans le foot où rien n’est écrit à l’avance. Si j’avais un fils en position de faire une carrière (il a deux filles : ndlr), oui, je ferais certainement tout pour qu’il rejoigne le pôle espoir parce qu’il resterait dans son environnement familial. Mais je conçois aussi que certains aient besoin de s’éloigner au contraire. Les stats montrent que vous avez plus de chance de réussir en restant proches de chez vous mais la vérité est parfois différente. C’est du cas par cas.

En même temps, pour revenir à votre parcours, Auxerre n’était pas non plus très loin de Saint Doulchard !

Une heure et demi de voiture… et cette proximité a joué dans mon choix. Car j’avais aussi la possibilité de rejoindre le PSG, Monaco, Cannes, Metz et Nantes. En fait, ça s’est joué entre Auxerre et Nantes, où j’avais de la famille qui pouvait m’accueillir. Souvent, les destins se jouent en fonction des contacts familiaux ou amicaux que les jeunes peuvent avoir dans des villes, aujourd’hui encore.

Propos recueillis par F.D.