Débat

QI football, intelligence de jeu… quesako ?

07/05/2019 à 17:15

Revenue à la mode cette saison, du côté de l'Ajax, avec l'émergence d'une nouvelle génération dorée, l'intelligence de jeu n'est évidemment pas le monopole des jeunes Néerlandais, comme elle ne l'est pas depuis des décennies des Catalans du Barça, ou plus loin de nous des Canaris de Coco Suaudeau. Pourtant, on attribue généralement plus de qualités intellectuelles aux joueurs capables de produire ce football offensif de mouvements, éminemment collectif, qu'à ceux qui se contentent d'un jeu plus restrictif basé sur l'organisation défensive et la recherche des duels. L'analyse est forcément faussée qui fait trop peu cas de la capacité d'adaptation nécessaire à tous les joueurs de très haut niveau et qui, au moins autant que la créativité ou la vision du jeu, est un élément à part entière de ce qu'on appelle le QI footballistique !

En 2012, alors qu’il était sélectionneur d’une équipe de France en difficulté sur la scène internationale et encore profondément marquée par les effets de la catastrophique Coupe du monde en Afrique du Sud, Laurent Blanc proposait une analyse sans concession de l’état du football français : « Il nous manque avant tout de l’intelligence de jeu, une qualité de plus en plus rare dans le football, et largement plus efficace que des joueurs capables de faire des exploits individuels. (…) C’est une évolution à l’image de celle de notre société de plus en plus individualiste. Le foot devient de plus en plus égoïste, on s’intéresse d’abord à ses stats, à son match plutôt qu’à celui de l’équipe. » Il faut dire qu’en matière d’égoïstes narcissiques, le Président avait eu son compte chez les Bleus avec la génération Nasri, Anelka ou Evra. L’histoire et le parcours de la plupart de ceux qui sont restés dans le bus, du côté de Knysna, ne respirait effectivement pas l’intelligence. Mais encore faut-il s’entendre sur le terme « intelligence » surtout quand on lui colle un ballon entre les neurones.

Intelligence situationnelle, émotionnelle… et collective

Le jeu à la nantaise est une des définitions de l’intelligence collective.

Pour Eric Carrière, qui fut l’un des meilleurs représentants du jeu à la nantaise époque Denoueix, et qui dû puiser dans d’autres registres que ses seules qualités naturelles pour se frayer, tardivement, un chemin jusqu’au plus haut niveau international, « au delà de l’intelligence générale, il existe dans le football deux types d’intelligence : situationnelle et émotionnelle. » Pour schématiser, la première est directement dépendante de la seconde car un joueur ne pourra pas l’exprimer sur le terrain s’il est noyé par ses émotions. « L’intelligence situationnelle, c’est la capacité à résoudre des problèmes, à les anticiper, poursuit le consultant Canal Plus, l’intelligence émotionnelle c’est la capacité à gérer son stress, à le transformer en énergie positive. » Pour parvenir au meilleur niveau, les deux sont indispensables, rares sont aujourd’hui les sportifs professionnels qui n’ont pas largement la moyenne dans ces deux échelles de valeur qui balisent une carrière. Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas, la faute à un processus de formation, à des critères de recrutement et de sélection qui ne favorisaient pas cette double compétence. « On a longtemps fait trop d’analytique dans les entraînements, avec des schémas de jeu stéréotypés, souligne Eric, aujourd’hui on fait plus de jeu avec des coachs qui demandent aux joueurs de réfléchir, de trouver eux-mêmes les solutions aux problèmes rencontrés dans le jeu. » Forcément, ça oblige à se creuser les méninges donc à enrichir sa réflexion et améliorer son QI football. Forcément. On est aussi là dans le domaine de l’empathie, une qualité essentielle pour pouvoir exprimer son intelligence de jeu car elle oblige à se mettre à la place de l’autre, son coéquipier, son adversaire, et donc de mieux anticiper les événements, à mieux s’intégrer dans un collectif. Être attentif aux autres, à leurs déplacements, à leurs positions, autant qu’à soi, cela a toujours été le credo de Jean Claude Suaudeau, à Nantes, avant lui celui de José Arribas, après lui celui de Pep Guardiola, apôtre de Johan Cruyff. Et d’imaginer que ces grands penseurs du football préféraient disposer de joueurs aux cerveaux bien faits pour mieux exprimer la complexité de leur football. En clair, fallait-il être plus intelligent pour espérer intégrer une de ces équipes de légende ? « Non, pas particulièrement, nous dit Coco Suaudeau, car c’est un ensemble, ou alors il faut parler d’intelligence collective. »

Suaudeau : « De tous ceux que j’ai pu côtoyer à ce moment là, Carrière était un de ceux qui aurait pu jouer dans le Barça de Messi, Iniesta et Xavi »

Eric Carrière, la force de la réflexion…

Un concept qui repose pour le coup sur le travail (l’intelligence !) d’un coach convaincu et convaincant, pour réussir à fédérer au moins onze individualités autour d’une même vision du football. « Pour y arriver, ça demande moins d’intelligence que d’implication, poursuit l’ancien coach nantais, et je peux vous dire que dans ce cadre là l’entraîneur finit ses séances souvent aussi épuisé que ses joueurs. Mais je ne pense pas que cela soit réservé à une élite, bien au contraire, c’est adaptable à tous les niveaux et à toutes les catégories. » Mais pas à tous les profils de joueurs, certains étant allergiques à toute forme de réflexion portant au delà de leur périmètre individuel, d’autres ne s’intéressant au jeu que lorsqu’il passe par eux. Si l’on en croit Suaudeau, c’était, au début, le cas d’Eric Carrière « qui avait pris de mauvaises habitudes. Lorsqu’il est arrivé, il ne se définissait qu’à travers lui-même et ça ne correspondait pas à notre volonté de jouer vite. Il était rapide, mais pour lui même, pas pour le tempo de l’équipe. Mais quand il a fini par comprendre et qu’il a débarrassé son jeu de tous ses parasites, il nous a apporté beaucoup. Et il s’est vraiment exprimé avec Denoueix lorsqu’il est devenu un leader. Et de tous ceux que j’ai pu côtoyer à ce moment là, il était un de ceux qui aurait pu jouer dans le Barça de Messi, Iniesta et Xavi. »

Comme les trois joueurs catalans, et d’autres joueurs à faible impact physique, Carrière a été obligé de chercher des solutions pour contourner son manque de puissance et de vitesse de course. D’où un regard différent sur le jeu, une obligation d’anticiper en permanence les déplacements, et une vision aiguisée de la dimension collective sans laquelle les petits gabarits ne peuvent pas exister. Lorsque l’intelligence situationnelle rejoint l’intelligence collective, on n’est plus très loin de l’excellence du jeu à la nantaise.

Giresse : « A la fin de ma carrière, je maitrisais tellement mon jeu que, si je le décidais, je savais que personne ne pourrait me prendre le ballon dans les pieds… »

Giresse et Platini, deux exemples de joueurs intelligents qui ont su mettre leur talent individuel au service du collectif.

A Bordeaux, Marseille ou avec les Bleus d’Hidalgo, Alain Giresse n’a pas baigné dans la mouvance des canaris mais il a, lui aussi, dû faire preuve d’une grande intelligence de jeu, d’une capacité d’adaptation hors norme, pour se construire un destin exceptionnel. « Quand vous mesurez à peine plus d’un mètre soixante, si vous ne réfléchissez pas à ce que vous allez faire du ballon avant qu’il arrive, toujours en anticipation, vous ne pouvez pas exister au meilleur niveau, témoigne-t-il. Comme j’ai tout le temps eu cette contrainte, je me suis formé avec, j’en ai acquis des automatismes qui m’ont permis de compenser et d’apporter autre chose à mon équipe. Avec un temps d’avance… Je retrouve cette capacité à se mettre au service du collectif, à être plus malin que les autres, à développer des qualités techniques et de passes dans le jeu d’un Maxime Lopez aujourd’hui à l’OM. Et à la fin de ma carrière, je maitrisais tellement mon jeu que, si je le décidais, je savais que personne ne pourrait me prendre le ballon dans les pieds… » « C’est savoir protéger son ballon, placer son corps, anticiper les tacles, pour éviter les duels et chercher à contourner l’obstacle plutôt que de l’affronter », poursuit Carrière. C’est aussi être lucide sur ses capacités, ne pas se prendre pour d’autres. Quand un Ben Arfa prend le ballon dans son camp et tente de percer, seul, la défense adverse, et que son coach, Emery, lui reproche de se prendre pour Messi (qu’il n’est pas !), son manque de lucidité est flagrant qui ne le met pas forcément du côté des joueurs les plus « intelligents ». Quand Ocampos s’enferre dans des dribbles improbables au prix d’une énergie folle pour finalement si peu de résultats, il suit le même chemin. Cela ne les condamne pas pour autant à avoir un faible QI footballistique. Ils ne font tout simplement pas partie des joueurs qui parviennent à exploiter le mieux leurs qualités naturelles.

Pour Giroud, c’est évidemment une forme d’intelligence de parvenir à être un des meilleurs buteurs de l’histoire de l’équipe de France avec… si peu de qualités techniques.

Olivier Giroud : parce qu’on ne marque jamais autant de buts par hasard…

Et il ne suffit pas évidemment d’être né petit, technique, et d’avoir réussi à devenir professionnel pour espérer représenter le prototype du joueur intelligent. « Un Olivier Giroud par exemple, poursuit Carrière, parvient très bien à maximaliser ses qualités techniques, à les mettre au service de son physique ». C’est évidemment une forme de grande intelligence de parvenir à être un des meilleurs buteurs de l’histoire de l’équipe de France avec… si peu de qualités techniques.

De toute façon, les meilleurs joueurs du monde, parce qu’ils ont réussi à tirer un maximum de leurs qualités ont tous des QI foot au top et plus particulièrement dans le domaine de l’intelligence émotionnelle, celle qui vous permet de vous transcender au bon moment, de ne puiser que de bonnes ondes dans la pression de l’événement. « Ils ne sont pas inhibés et on peut considérer que c’est aussi une forme d’intelligence », nous dit l’ancien milieu de l’OL, qui a aussi dû beaucoup travailler ce secteur avec des spécialistes pour mieux assumer, à un moment donné de sa carrière, son changement de statut, ses nouvelles responsabilités. Si certains joueurs répondent présents dans les grands rendez-vous, quand d’autres se liquéfient systématiquement, si d’autres ne parviennent jamais à passer le cap international, à être aussi bons en sélection qu’en club (Florian Thauvin à Marseille), ce n’est pas un hasard mais la conséquence d’une préparation qui manque de pertinence, d’un positionnement inadapté, d’une approche bancale, bref d’un manque de lucidité.

Ben Arfa parviendra-t-il à exploiter un jour son immense talent ?

Pour être un joueur intelligent, il ne faut pas forcément être Ballon d’or ou champion du monde, il faut surtout être capable d’exploiter la totalité de ses qualités, quelles qu’elles soient. En Ligue des Champions comme en district. Et on connait pas mal de joueurs régionaux au QI foot plus important que certains joueurs de L1… qui ont juste eu la chance d’être bons, au bon moment, au bon endroit.

Ce n’est évidemment pas le cas de Michel Platini et de Zinedine Zidane, qui, loin d’être des athlètes et des surdoués dans leur jeunesse, à l’instar d’un Mbappé ou d’un Messi, ont « su progresser, faire évoluer leur bagage technique, rechercher un jeu différent, être tout le temps dans la recherche de la performance et de la plus grande efficacité possible, souligne, admiratif, Eric Carrière qui a côtoyé Zizou en équipe de France, comme un Tiger Wood, un Roger Federer qui parvient à 37 ans et après avoir tout gagné à modifier encore son revers. » Eux ont compris que, comme l’endurance, la puissance ou la vitesse, les diverses formes d’intelligence se travaillent également. « A charge pour les formateurs, conclue Eric Carrière, de mettre rapidement des contraintes dès le plus jeune âge, aux plus doués, aux plus avantagés par la nature, pour les obliger à développer leur intelligence. A Nantes, on avait régulièrement des exercices de jeu très contraignants avec plusieurs couleurs de maillots et des touches de balle limitées. Quand vous receviez le ballon, avec des repères visuels bouleversés et seulement deux touches de balle, je peux vous dire que ça activait les neurones ! » Et ça nourrissait l’intelligence footballistique. 

F.D.