Grande Interview

Raffaele Poli (Observatoire du Football) : « La passion du jeu prime sur les statistiques »

17/01/2021 à 18:55

Co-fondateur et responsable de l'Observatoire du Football à Neuchâtel (Suisse), Raffaele Poli nous en dit plus sur le fonctionnement du centre d'études spécialisé dans l'analyse du football.

Chaque lundi, les chercheurs du CIES publient leur « lettre hebdomadaire », une étude statistique sur un phénomène bien précis (exemple : nombre de duels aériens remportés, valeurs marchandes des joueurs, origine des joueurs dans le Big-Five etc). Analysées grâce à des algorithmes et largement reprises par les médias du monde entier ainsi que par les clubs valorisés, ces stats uniques font aussi l’objet de rapports mensuels qui offrent une lecture unique de la géographie et de la démographie du foot. Actufoot s’est intéressé de plus près à ce mystérieux mais non moins passionnant Observatoire du Football.

Raffaele Poli, vous expliquez sur votre site avoir pour mission de « repousser les frontières de la connaissance au service du développement durable du football dans le monde ». Avez-vous le sentiment d’influencer la façon dont on voit ce sport ?

Nous sommes devenus une référence au fil des années avec une méthodologie claire, sans agenda caché. On est complètement indépendants et transparents dans notre fonctionnement et c’est quelque chose d’assez rare dans le monde actuel. Il n’y a aucun conflit d’intérêt dans les recherches que nous faisons parce que nous venons du milieu académique. Nous avons bien sûr des clients parmi les acteurs du football mais la démarche reste la même. On s’est donné cette mission dans un but de connaissance. On aimerait bien pouvoir influencer dans le bon sens la manière dont les décideurs régulent le jeu et peuvent le développer car on a des convictions fortes à ce niveau-là. Force est de constater qu’on a notre importance mais notre rôle reste limité car on ne fait pas de la politique. Les décisions se prennent ailleurs.

Vous évoquez des convictions fortes, quelles sont-elles ?

Au CIES, nous sommes tous animés par l’amour du jeu et l’incertitude qui l’entoure. Même si on fait partie du grand business du football, on voit ce sport comme un moyen d’expression pour le peuple. Au-delà du joueur, il doit y avoir une notion de respect de l’être humain, un certain équilibre dans les compétitions et d’un point de vue business, une redistribution des ressources pour que le plus grand nombre puisse bien vivre dans ce milieu. Des questions d’éthique sont également au cœur de nos convictions. Je pense au marché des transferts pour lequel on a fait beaucoup d’études. On veut lui donner de la transparence. Le foot est un milieu plutôt criminogène, beaucoup de gens le disent et on lutte contre ça à notre petit niveau.

Lorsque vous co-fondez l’Observatoire du Football en 2005, aspiriez-vous déjà à devenir une référence dans votre domaine ?

L’ambition était sans doute plus modeste à court terme. J’ai créé l’Observatoire du Football dans le cadre de ma thèse de doctorat avec l’un de mes encadrants, Loïc Ravenel. J’étudiais à ce moment-là les réseaux de transferts des footballeurs africains et je voulais les quantifier. Tout est parti de là, constatant aussi qu’on retrouvait des données dans les médias ou chez les passionnés de foot mais pas d’organisation, de systématisation des indicateurs pouvant être appliqués pour les recherches. C’est comme ça que le projet est né et il s’est développé parce qu’on s’est rendu utile pour plusieurs acteurs du jeu.

Vous êtes amenés à collaborer avec la FIFA, l’UEFA et les meilleurs clubs de la planète. Certains travaux spécifiques vous ont-ils propulsés et permis d’acquérir la réputation qui est la vôtre ?

Des travaux ont été faits autour de la propriété tierce de joueur ou, par exemple, concernant les intermédiaires et les agents. Ce sont des études qui n’ont jamais été publiées dans leur intégralité même si des résumés circulent. Il s’agit de rapports confidentiels utilisés par l’UEFA et FIFA pour modifier leurs règlements sur certaines grandes problématiques. Les acteurs du jeu savent d’où proviennent ces études et qu’elles font notre crédibilité.

Que programmez-vous pour les semaines à venir ?

Une nouvelle enquête indépendante est prévue dans deux semaines, Elle concernera les fans du monde entier à qui on a demandé de s’exprimer sur les principales problématiques du football. Je m’attends à ce qu’elle obtienne de l’écho auprès des dirigeants de club. On espère qu’indirectement, cela va leur donner des informations précieuses pour mieux réguler le football.

Faire appel à ceux qui vous suivent, une grande première pour l’Observatoire du Football ?

Oui, notre notoriété n’était pas assez forte au début pour obtenir suffisamment de réponses. Grâce à nos réseaux sociaux et aux 30 000 abonnés à notre newsletter, nous avons désormais une masse critique intéressante de passionnés que l’on peut interpeller. Les réponses ont dépassé nos attentes, ce qui montre que les fans ont la volonté de s’exprimer. Les supporters peuvent donner leur avis sur l’arbitrage vidéo, les inégalités entre clubs, les transferts, sur les agents. Des questions qui préoccupent finalement tout le monde dans le milieu du foot. On a l’ambition de leur proposer chaque année de s’exprimer afin de voir les évolutions et d’avoir encore plus d’impact auprès des décideurs.

Etes-vous davantage fasciné par la statistique ou par le football ?

La passion du jeu prime sur les statistiques. J’ai entraîné des jeunes et joué au football, pas à un très grand niveau mais j’ai toujours été un passionné du jeu. J’aime aussi chiffrer les choses et le football s’y prête à merveille. Des données existaient et il fallait les structurer, les organiser. Encore plus maintenant car il existe peut-être une dérive dans leur usage. Les chiffres ne sont pas toujours donnés intelligemment et ils n’apportent pas tout le temps de plus-value. On pourrait penser qu’il n’y a que ça qui compte pour nous au CIES mais on essaie toujours d’avoir une approche comparative et une vision large des phénomènes. Les stats viennent corroborer ou infirmer certaines impressions.

Quel comportement adoptez-vous lorsque vous regardez un match ?

En ce qui me concerne, j’essaie d’abord de regarder ce que les joueurs arrivent à faire, les gestes techniques dont ils sont capables. J’ai d’ailleurs beaucoup d’admiration pour eux, sachant l’environnement difficile dans lequel ils évoluent, la compétitivité extrême, et le manque d’humanité qui peut exister. Je regarde aussi les compositions des équipes, les structures d’âge mais pas forcément les statistiques de jeu qui sont intéressantes mais qu’on voit assez. Ce qu’on voit moins, ce sont les origines des joueurs, le nombre de joueurs nationaux, les clubs formateurs, la stabilité dans les équipes, d’où viennent les joueurs, où ils ont été recrutés. Toutes ces questions biographiques et démographiques qui ont, en fait, été les premiers domaines d’études de l’Observatoire et que l’on continue d’étudier. On est peut-être plus connus aujourd’hui pour nos travaux sur les valeurs marchandes des joueurs mais cette géographie du monde me passionne toujours autant.

En France, de nombreux lecteurs sont amenés à lire vos études et des médias vous reprennent chaque semaine, sans forcément savoir qui se cache derrière ce mystérieux travail de l’ombre.

Si les gens veulent nous connaître, ils peuvent le faire. Il y a des interviewes et celle-ci en fera partie, mais aussi des vidéos et des informations sur le site du CIES. Mais vous avez raison concernant cette notoriété. C’est souvent « CIES » ou « Observatoire du Football » qui reste dans l’esprit des gens plus que ceux qui sont derrière. Les personnes qui nous connaissent savent la qualité de notre travail et notre crédibilité. D’autres regardent seulement les classements, parfois même pas sur nos canaux et pensent qu’on est débiles.

Vous faites allusion au classement des valeurs marchandes dans lequel Neymar est estimé par vos soins à 32 millions d’euros. Une étude qui a fait beaucoup de bruit…

On s’est fait traiter de tous les noms parce qu’on a attribué une certaine valeur à Neymar, mais c’est une méthode transparente qu’on peut expliquer ! On ne mesure pas la notoriété du joueur mais les performances lors des deux dernières années. Il a très peu joué à cause de ses blessures répétées, il prend de l’âge (29 ans le 5 février, ndlr) et il ne lui reste que 18 mois de contrat. Tous ces critères font partie d’une certaine pédagogie pour le lecteur qui doit savoir de quoi on parle quand il s’agit de transferts. Je me garderai de dire que nous avons la seule vérité et qu’il s’agit du juste prix de Neymar. On est conscient que tout modèle a ses limites, que sa notoriété pourrait doubler la valeur que l’algorithme a calculé. Avec le temps, on est habitués à recevoir des messages de certains fans qui ne vont pas au-delà de l’émotion. Pour moi, le football est une passion et un objet d’études mais il faut accepter que aussi c’est un défouloir, un espace d’expression libre. On ne peut qu’encourager les gens à aller plus loin dans leur réflexion.

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Pensez-vous qu’avec la crise mondiale que nous traversons, les prochains marchés des transferts en seront inévitablement moins détraqués ?

On a observé l’été dernier dans un rapport publié une baisse assez forte des montants investis par les clubs, plus du tiers entre l’été 2019 et 2020. Je m’attends à une baisse encore plus importante cet hiver car le mercato de l’an dernier avait atteint près d’un milliard dépensés par les clubs du big-five (880 millions d’euros, Ndlr). Cette année est très calme et je ne pense pas qu’il y a aura de grosses dépenses. Le Covid a diminué le nombre de transferts payants et je suis curieux moi-même de voir ce qu’il va se passer car pour l’instant, si un joueur part, il ne part pas à un prix plus faible que par le passé. De plus en plus, l’acheteur laisse un pourcentage de droits sur le joueur au vendeur et la partie liée aux bonus augmente. Pour le reste, il n’y a pas encore eu de déflation du prix des joueurs en tant que telle.

Il y a le Brexit qui va aussi limiter l’exportation des joueurs vers le Royaume-Uni. Un sujet que vous allez très certainement traiter dans les mois, années à venir…

Ce sera intéressant de voir qui va être pénalisé par ces nouvelles règles. Est-ce que les jeunes anglais joueront plus en Angleterre ? Après, le Brexit ne touche pas vraiment la crème de la crème des joueurs. Ceux-là pourront toujours accéder au championnat anglais pour des prix élevés. Ca va toucher les joueurs un peu moins en vue mais prometteurs et par voie de conséquence la France, principal exportateur vers l’Angleterre. Le foot français accumule un petit peu les problèmes en ce moment.

Quel est justement votre regard global sur le football français, sa formation, son championnat national ?

On travaille avec l’Olympique Lyonnais qui nous fait confiance concernant l’évaluation de ses joueurs. On a aussi collaboré avec Lille et Monaco par le passé. Les clubs français nous suivent. Le championnat est très intéressant car c’est une ligue forte mais pas autant que l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Pour la France, c’est l’année de tous les soucis. Sans une baisse des salaires des joueurs à court terme, les clubs ne pourront pas s’en sortir et cela va renforcer encore plus le lancement de jeunes talents. C’est bien mais il faut aussi réussir à garder des bons joueurs pour ne pas que la Ligue 1 devienne uniquement un championnat tremplin.

Crédit photo : Raffaele Poli / Visuel : Actufoot

Recueillis par Thomas Gucciardi