Entretien

Raynald Denoueix : « Plus qu’aux identités de clubs, je crois à la personnalité de chaque entraîneur »

26/02/2019 à 17:11

Depuis qu'il a quitté la France, pour la Real Sociedad, et qu'il n'est plus jamais revenu à la tête d'une équipe, Raynald Denoueix manque beaucoup au football français. Parce que le dernier dépositaire du "jeu à la nantaise", champion de France en 2001, avait aussi en lui une dimension d'éducateur que de moins en moins d'entraîneurs possèdent aujourd'hui. Parce que son regard sur le football reste empreint de lucidité et de pertinence. La preuve. Interview exclusive.

Depuis Denoueix, le FC Nantes se cherche encore une vraie identité de jeu

M. Denoueix, êtes-vous d’accord avec Christian Gourcuff qui nous dit sur Actufoot qu’on « n’enseigne pas suffisamment la notion de jeu sans ballon dans les écoles de foot » ?

Je ne connais pas suffisamment la situation dans les écoles de foot aujourd’hui pour en juger. Je sais, par contre, que lors d’un match de football, chaque joueur passe plus de temps sans le ballon dans les pieds qu’avec. Il me parait donc logique de s’y intéresser, et de l’inculquer aux gamins le plus tôt possible, parce que c’est aussi ça le foot, se déplacer la majeure partie du temps pour essayer d’avoir ou de récupérer le ballon.

Il faut tout prendre dans l’ordre, c’est chronologique, et ça participe évidemment de ce qu’on appelle l’intelligence tactique. On prend les informations, on réfléchit, on analyse et ensuite on décide. De la dimension tactique, pour savoir où on se situe sur le terrain, par rapport aux adversaires mais aussi aux partenaires, et quelle est la nature du problème à résoudre, on arrive à la dimension technique, pour réaliser quelque chose avec le ballon. Mais c’est la dernière étape. Avant, il y a eu tout un cheminement indispensable à travers lequel chaque joueur peut exprimer, sans ballon, son intelligence de jeu. Le tout dans un cadre collectif et une organisation.

Laquelle organisation est de la responsabilité du coach ?

Oui, évidemment, c’est à lui de faire fonctionner les joueurs ensemble, savoir lesquels sont plus à l’aise dans une zone que dans une autre. En début de saison, il est important de créer une organisation qui permettra à tous les joueurs de trouver une zone dans laquelle s’exprimer. Une fois maîtrisé un système bien particulier, et parce qu’on sent que chaque joueur y a trouvé sa place, il est tout aussi important de savoir en sortir en fonction des conditions de jeu, de l’adversaire, du score etc. Le but est de ne jamais se retrouver en infériorité numérique dans la partie axiale du jeu, au milieu de terrain.

« Le jeu sans ballon et l’intelligence de jeu sont intimement liés. »

Et ça, forcément, c’est plus facile à réaliser avec des joueurs intelligents, ou en tout cas qui comprennent votre façon de voir le football ?

Bien sûr. Si vous n’avez que deux joueurs sur trois ou quatre qui comprennent et adhèrent, ça ira pour jouer une équipe de L1 mais en Ligue des Champions, ça se compliquera forcément. Il faut aussi être capable de changer en cours de route. Dernièrement, j’entendais un commentateur à la télé qui disait que l’organisation tactique ne servait pas à grand chose, que l’animation était plus importante. Et il prenait comme exemple une équipe qui évoluait en 4-3-3 avec le ballon et qui passait en 4-4-2 à la perte du ballon. Mais le simple fait de changer en cours de route, d’être capable de s’adapter, démontre que c’est important et rend cette réflexion contradictoire. Pour moi, s’organiser tactiquement est très important. C’est la base d’un collectif, comme le jeu sans ballon.

Comment définissez-vous le jeu sans ballon ?

Quand votre équipe a la possession, c’est savoir se déplacer pour le recevoir, ou mieux encore pour que quelqu’un de votre équipe le reçoive. Quand votre équipe n’a pas la possession, c’est réduire les espaces, couvrir ses partenaires, donc respecter les distances dans la zone, une notion essentielle, et savoir comment prendre un adversaire défensivement. Ce sont des repères qu’un entraîneur doit apporter à ses joueurs, ce que j’appellerais une identité de jeu.

Pour les 75 ans du FC Nantes, avec Coco Suaudeau.

Et l’intelligence de jeu ?

C’est d’abord être assez lucide pour bien analyser les situations (tactique), et ensuite agir (technique) en fonction du score, de l’état du terrain, des qualités et des défauts du copain à qui on va passer le ballon ou qu’on va couvrir défensivement. C’est un ensemble qui se matérialise à chaque seconde du match, une interprétation permanente qui s’exprime forcément plus souvent quand on n’a pas le ballon, la majeure partie du temps, que quand on l’a. C’est pour ça que, selon moi, le jeu sans ballon et l’intelligence de jeu sont intimement liés.

Voyez-vous beaucoup d’intelligence de jeu s’exprimer chez les joueurs de Ligue 1 ?

Je vois beaucoup d’équipes, et pas seulement en Ligue 1 mais aussi aux niveaux inférieurs, qui sont « bien en place » comme on l’entend à longueur d’interviews ! Des équipes bien regroupées, qui réduisent les distances et sont rodées dans ces schémas de jeu défensifs, avec des joueurs qui font tout pour les respecter, quitte parfois à être incapables d’en sortir alors que la situation le leur permettrait. Au final, ils ne surprennent pas beaucoup.

« L’idée du PSG est de trouver un joueur démarqué dans la surface, et de tout faire pour ça, en multipliant les temps de jeu, en essayant de créer des espaces. »

A côté, on voit des choses plus spécifiques à l’image du jeu du PSG et de son utilisation de la largeur, cette volonté de repartir de derrière, de préparer les passes, de se déplacer systématiquement même dans des zones proches de son but, pour offrir toujours une solution de plus et faire progresser le jeu, où qu’il se trouve. Thiago Silva, Dani Alves, Meunier, ou Bernat essayent toujours de proposer des choses tactiquement, avec des gestes techniques finalement assez simples basés sur un bon contrôle, quand il y en a un, et une grande qualité de passe. Ils sont surtout très disponibles quand la plupart des équipes se contenteraient de jouer long, parce qu’elles l’ont décidé ainsi, parce que ça ne fait pas partie de leur culture de jeu, parce qu’elles n’ont pas assez confiance en elles peut-être… On retrouve la même spécificité dans le jeu du PSG lorsqu’un joueur arrive lancé sur un côté. A Paris, si aucune solution n’est viable au centre, on va préférer revenir en arrière, quitte parfois à repasser par le gardien, pour trouver des solutions ailleurs. Plutôt que de centrer dans la foulée en sachant que l’attaquant au milieu a une infime chance de le récupérer. L’idée du PSG est de trouver un joueur démarqué dans la surface, et de tout faire pour ça, en multipliant les temps de jeu, en essayant de créer des espaces.

Créer du jeu, c’est donc aussi créer de l’espace ?

C’est même surtout créer des espaces. Quand j’entends dire que la technique est prioritaire, et qu’elle détermine tout, notamment la création, je ne suis pas d’accord. C’est Pirlo qui disait : « Dans ma vie, j’ai plus joué avec ma tête qu’avec mes pieds ! » Parfois, une seule touche suffit pour faire des différences et parfois aucune touche, si vous laissez passer le ballon parce que vous avez vu un partenaire mieux placé. Ça arrive souvent. Encore faut-il avoir décidé avant, donc avoir réfléchi d’abord.

L’identité de jeu est-elle le fait des clubs, des entraîneurs, des joueurs etc… ?

Elle peut être apprise très tôt, chez les plus jeunes, dans des clubs qui le décident ainsi, ou être développée par des entraîneurs dans un certain style de jeu. Lors des huitièmes de finale de la Ligue des Champions, dans ce registre, on a vu de belles oppositions de style avec l’Atletico Madrid, le Barça, Lyon ou City. Fidèle à mes habitudes, je suis allé voir les statistiques des matchs sur le site de l’UEFA pour voir le nombre de passes maximum que se sont effectuées deux joueurs de la même équipe entre eux. A l’Atletico Madrid, ça n’a pas dépassé 7 quand le chiffre a atteint 29 pour le Barça à Lyon. Ça n’a pas empêché Madrid de gagner 2-0 et le Barça de faire 0-0, mais c’est significatif de la place accordée aux passes par les deux équipes.

« Quand le Barça ou City créent du jeu en créant des espaces, l’Atletico se contente de prendre l’espace »

Comment s’expriment les intelligences de jeu dans ces deux oppositions de style ?

Elles s’expriment par exemple à City avec un Fernandinho capable de passer de défenseur central à milieu de terrain lorsque l’équipe a le ballon, pour un milieu de terrain à quatre, avec De Bruyne, deux ailiers, Sterling et Silva, et un attaquant, Aguerro. Et de redevenir défenseur à la perte du ballon.

A l’Atletico, la réflexion est plus défensive, avec des distances entre les lignes à respecter scrupuleusement, des joueurs qui se couvrent les uns les autres, dans un état d’esprit hyper collectif. Défensivement, c’est énorme. Quand Griezmann prend son carton jaune, c’est pour un tacle commis dans sa surface !

Un Atletico Madrid-Juventus Turin pas vraiment de son goût…

Face à quel spectacle vous régalez-vous le plus ?

Devinez (rires) ! Atletico-Juventus, c’était la guerre. Sur les buts, ça pousse, ça tire, c’est sanctionné ou pas, parce qu’au bout d’un moment l’arbitre ne peut pas siffler toutes les fautes, mais c’est toujours dans l’agressivité, à la limite. Et sur le plan offensif, c’est pauvre, très simpliste. Quand l’Atletico joue le Barça, son plan se limite à du jeu long sur Jordi Alba, pour essayer de dévier le ballon de la tête vers le but… J’aime les combinaisons, les actions créatives. Quand le Barça ou City créent du jeu en créant des espaces, l’Atletico se contente de prendre l’espace et d’exploiter tous les coups de pied arrêtés. A Barcelone, Lemar jouerait davantage…

On vous imagine préférer regarder City perdre que l’Atletico gagner, on se trompe ?

Non, vous ne vous trompez pas (rires) ! Sans être supporter de telle ou telle équipe, je m’attache au spectacle et j’ai un peu de mal avec les équipes qui cherchent avant tout à pourrir le jeu.

« Je ne comprends pas pourquoi Benzema, le joueur, est autant critiqué pour son jeu »

Et en France, existe-t-il encore un vrai jeu à la française, comme en parlait du temps des Bleus de Platini ? Quel football prône la DTN auprès des éducateurs qu’elle forme ?

En France comme ailleurs, il est difficile de mettre une identité nationale sur le jeu. En Premier League, les entraîneurs étrangers et les joueurs ont depuis longtemps rangé le kick and rush. En Allemagne, depuis 2006, ils ont tourné le dos à l’engagement et au physique. Avant, c’était « on s’en fout comme on joue, de toute façon, à la fin on gagne ! » Tout ça est bien fini. Et tant mieux. 

En France, pour avoir travaillé dans la formation pendant seize saisons, je me souviens de réunions annuelles organisées par la FFF à partir de 1982 où n’étaient présents que trois ou quatre clubs de D1. A la fin de ma carrière, tous les clubs de L1 et de L2 envoyaient deux ou trois techniciens parce que les intervenants étaient intéressants, mais sans jamais nous orienter sur une philosophie de jeu particulière. Depuis, il parait que ça a changé, avec une DTN qui évoque davantage le jeu, les méthodes d’entraînement, la façon de réfléchir des joueurs sur le terrain etc. Mais en rentrant dans son club, chaque technicien a ses propres convictions, un contexte différent.

Quels clubs français vous paraissent intéressants dans leur manière d’aborder le jeu, la formation ?

Lyon parvient depuis très longtemps à sortir des profils de joueurs très intéressants, allant dans le sens d’un football qui m’inspire comme Fékir, Benzema, Aouar, Lacazette… ce n’est plus un hasard. Au passage, petite parenthèse, je voudrais insister sur la qualité d’un Benzema, vraiment un super joueur. Je ne juge là que le joueur, et je le vois évoluer au Real depuis plus de dix ans au très haut niveau. Les joueurs et les entraîneurs passent et lui est toujours là à faire les bons choix à 90%, en joueur collectif… Là encore, ce n’est pas un hasard. Et je comprends d’autant moins qu’un tel joueur soit autant critiqué pour son jeu.

A Nice, il se passe aussi des choses intéressantes. Avec Lucien Favre, puis Patrick Vieira aujourd’hui, le profil des joueurs qu’ils recrutent notamment pour jouer au milieu, je me dis : tiens ça ressemble à ce que fait le Barça ! A priori, ils ont pris le parti de prendre des joueurs capables de s’intégrer dans cette idée de jeu. Si tout ça a pu être impulsé par la DTN, comme cela s’est fait en Allemagne avec beaucoup de discipline depuis dix ans, tant mieux.

Vous parlez du profil des milieux de terrain de l’OGC Nice, est-ce un critère pour déterminer une identité de jeu ?

A Nantes, lorsque j’ai commencé à entraîner, un de mes premiers éducateurs, Baeza, me disait : avec toi, Raynald, on n’a que des milieux de terrain ! Il avait raison car j’étais plus attiré par l’habileté, la mobilité etc. pour prolonger vers la quête d’un jeu qui correspondait à ces qualités-là, où la possession du ballon était importante. Plus qu’aux identités de nations ou de clubs, je crois à la personnalité de chaque entraîneur.

Propos recueillis par F.D.

 

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