InterviewSéquence Coach

Sylvain Matrisciano (RC Lens) : « C’est difficile d’entraîner en France »

01/03/2018 à 18:29

La Séquence Coach, c’est votre nouveau rendez-vous hebdo ! Chaque jeudi, avec notre partenaire My Coach Football, nous partons à la rencontre d’un éducateur, du monde professionnel ou amateur. Toutes les semaines, nous donnons la parole à un coach pour connaître sa vision du football, et surtout, son avis sur le rôle et le rayonnement actuel de l’entraîneur. Philosophie de jeu, formation et coaching français : en toute transparence, ils livrent leur opinion, parfois leur critique.
Nous baptisons la rubrique avec Sylvain Matrisciano, un « coach de coach » comme il aime à se définir. Un rôle qui lui permet d’avoir une perception globale du métier d’entraîneur.

SON IDENTITÉ DE JEU

Système de jeu préféré : 4-2-3-1

« Car c’est un système équilibré. Il offre une densité sur le terrain, et il est facilement évolutif. On peut passer en 4-3- 3 ou en 4-4- 2 de manière efficace. »

Coach français préféré : Rudi Garcia

« J’aime beaucoup ce qu’il fait depuis quelques années. Il y a de la continuité. Il a montré de belles choses dans le championnat français, a prouvé à l’étranger, à Rome. Il revient à Marseille, dans un contexte encore plus difficile et il repositionne le club sur l’échiquier français. »

Coach étranger préféré : Carlo Ancelotti

« Je l’aime bien pour sa vision du foot, du jeu, des relations qu’il entretient avec ses joueurs et ce qu’il dégage d’une manière générale. »

Principes de jeu : le joueur est au centre du projet

« J’ai besoin de joueurs qui ont de la réflexion et la capacité d’aller vite, que ce soit la vitesse gestuelle, d’écoute et de prise d’information. J’ai besoin d’un coéquipier, d’un partenaire, pas d’un individualiste. Même si celui qui fait la différence, c’est parce qu’il joue bien collectivement. Il faut un savant mélange de qualités : techniques, tactiques et cognitives. »

SA VISION DU MÉTIER D’ENTRAINEUR

Définissez-vous en tant que coach.

J’ai connu plusieurs niveaux d’évolution. Je mets l’homme au centre de l’activité. Pendant des années, on a dit qu’il ne fallait pas faire de social. Là, c’est 80 % de notre métier. Il faut une prise en compte de l’humain pour tirer le maximum du footballeur derrière.

En quoi la gestion humaine des joueurs a-t-elle évolué ?

C’est important de bien les connaître, qu’ils se connaissent eux-même et entre eux. Il faut qu’ils aient une connaissance de leurs points forts, de ce qu’ils ont à améliorer. Il faut aussi des joueurs qui sachent quelles sont les valeurs de l’équipe, du club. Un joueur ne peut pas venir sans connaître les valeurs du club et bien savoir quelle est la représentation de son activité. L’évolution est la logique de notre société. Elle est permanente de l’encadrement des joueurs pour les emmener le plus haut possible dans la performance.

Le plus compliqué à gérer dans votre environnement actuel ?

Je dirais que c’est la représentation de l’activité, du métier de footballeur et l’environnement autour de certains jeunes, que ce soit les agents, la famille, les conseillers, qui gravitent autour et n’ont pas toujours la bonne gestion de l’activité.

Quelle est votre méthode de coaching ?

D’abord, c’est fixer ce qu’est la bonne performance. Gagner la Gambardella ? Être premier en U17 et en U19, fournir des joueurs de haut niveau ? Avec ma direction, le projet est clair : c’est de former. Après, si on peut former et briller dans les compétitions, c’est le mieux. Pour revenir sur mon rôle, j’essaye d’orienter les charges d’entraînement, les principes de jeu tout au long d’un parcours de footballeur, de 8 à 21 ans. Il faut une harmonie dans ces charges d’entraînement et de formation, pour aboutir à un joueur complet sur la partie athlétique, mentale et technique. C’est du coaching de coach (sourires).

Votre avis sur les nouvelles technologies comme support de travail ?

On ne peut pas se passer de la vidéo, qu’elle soit des séances, des matches ou des performances. Les joueurs sont visuels. Ils ont besoin de voir les performances, de ressentir les choses. Les statistiques, je les utilise beaucoup mais il faut s’en méfier. Le coeur de notre métier, ce n’est pas d’être derrière un ordi. La statistique est très bien mais le problème, c’est l’interprétation et le côté chronophage.

ET LA FRANCE ?

Votre regard sur les coachs français.

C’est difficile d’entraîner en France. Le joueur a un gros pouvoir. Tant que l’institution ne sera pas plus forte que le joueur, qu’ils pourront prendre en otage des entraîneurs ou des clubs, ce sera très compliqué d’entraîner.

La relève est-elle assurée ?

C’est une question difficile. Il y a des entraîneurs qui pointent en Nationale ou en Ligue 2. Il y a eu Sagnol et Gourvennec qui sont arrivés. Mais c’est très compliqué aujourd’hui. C’est bien d’aller faire ses armes à l’étranger ou en centre de formation avant de penser à une carrière de haut niveau. Il faut être bien armé et bien entouré pour réussir.

Comment se fait-il qu’en L1 on fasse de plus en plus confiance aux coachs étrangers ?

Par rapport à ce que je disais au-dessus, l’entraîneur étranger a ses convictions, ses principes. Par définition, nos dirigeants et nos médias pensent qu’un étranger est plus crédible qu’un Français. Il a plus de pouvoir, de crédit.

Que pensez-vous de la formation des entraîneurs en France ?

On a l’un des meilleurs systèmes de formation en France. En plus, le Brevet d’Entraineur Formateur de Football (BEFF), qui dure deux ans, est l’un des diplômes les mieux faits et les plus complets d’Europe, voire du monde. La France est, selon moi, le pays qui forme le mieux ses coachs. Je pense en tout cas que l’architecture de formation de cadres, qui a été repensée par François Blaquart, est à la pointe des pointes. Cela dit, le Portugal travaille très bien au niveau universitaire sur leur formation de cadres.

Miser sur un coach sans expérience en France, c’est possible ?

On a besoin en France de montrer beaucoup de gallons… c’est très militarisé. Il faut une certaine aura pour arriver haut. Il n’y a pas beaucoup d’entraîneurs qui arrivent à pousser les portes en étant jeunes et avoir un crédit. Ou alors, il faut un président qui a des difficultés financières et qui prend un entraîneur pour l’encadrer et le faire grandir. C’est toujours mieux d’avoir été joueur professionnel pour entraîner. Mais il y a eu de grands entraîneurs qui n’ont pas été de grands footballeurs, et vice-versa. Comme le dit l’expression, ce n’est pas parce qu’on a été souvent malade qu’on peut devenir un bon médecin. Il faut un ressenti, de la crédibilité. En trois mois, les joueurs vous ont sondés et savent ce que vous pouvez leur apporter.

Sa fiche d'identité
Sylvain Matrisciano, né à Besançon le 06/07/1963
Ancien footballeur professionnel (346 matches dont 103 de Division 1)

Passé par Valenciennes, Nancy et le RC Franc-Comtois

Ancien adjoint de Willy Sagnol aux Girondins de Bordeaux
Actuellement Directeur du Centre de Formation du RC Lens

Crédit photo : RC Lens / Visuel : Actufoot / My Coach Football