Billet

Pourquoi Thierry Henry a-t-il échoué à l’AS Monaco ?

26/01/2019 à 11:57

«Titi», c’est fini ! Déjà fini à Monaco, comme dans «Capri, c’est fini», la chanson d’Hervé Vilard. Depuis sa nomination au poste d’entraîneur, on se demandait si c’était une bonne idée de débuter manager général dans le club qui le lança dans le monde du football professionnel.

Pas évident de prendre la suite de Leonardo Jardim qui entre 2014 et octobre 2018 conduisit Monaco au titre de champion de France 2017, plus une demi-finale en C1 2017 et un quart de finale en C1 2015. Avec le Portugais, l’ASM a toujours été sur le podium de la Ligue 1 : 3e, 3e, 1er et 2e. Si en plus, on rajoute la kyrielle de joueurs qu’il a portée au premier plan du football européen (Martial, parti à Man United ; Bernardo Silva, transféré à Man City, entre autres pépites) et mondial (Mbappé, a signé au PSG avant de gagner la Coupe du Monde 2018), le passage de Jardim à Monaco reste historique. Son départ signifiait à ses employeurs qu’à force de le dépouiller de ses meilleurs éléments, ils réduisaient son effectif à une peau de chagrin. Leonardo Jardim quitta le club mais pas Monaco où il réside. Ne signant pas ailleurs, on  a compris qu’il avait besoin de souffler. Remplacer un tel manager n’est pas une sinécure.  On le voit avec Man United, toujours en manque de Sir Ferguson : il a fallu attendre presque six ans pour voir un mieux- être avec l’arrivée de Solskjaer. Parfois la greffe prend plus vite : Unaï Emery s’est bien fondu dans le moule d’Arsenal mis en place par son prédécesseur Arsène Wenger, sans pour autant être dans la course au titre de la Premier League 2019. La question se pose : si on intervertit les deux entraîneurs, Henry à Arsenal et Emery à Monaco que se passerait-il ? Il est fort à parier qu’on aurait vu Arsenal faire aussi bien avec Henry, vu les cadors du groupe londonien. Emery à Monaco ? Difficile à prévoir.

Les débuts de Thierry Henry ont été précédés d’une tempête médiatique en sa faveur. La presse française semblait vouloir se racheter d’avoir tant traîné dans la boue l’ex international au moment de sa fameuse main au cours de France-République d’Irlande (1-1), match retour pour la qualification en Coupe du Monde 2010(0-1, à l’aller). Il faut aussi se rappeler que les  médias n’avaient pas été très aimables avec le meilleur buteur de l’Histoire des tricolores parce qu’il était resté assis sans broncher dans le bus de la honte, celui des grévistes millionnaires en Afrique du Sud 2010. Lors de son baptême en L1 sur le banc monégasque (Strasbourg 2-1 Monaco, 20 octobre 2018), Thierry Laurey avait dit à la fin de sa conférence de presse du week-end victorieux contre une icône du football : «Mon groupe affrontait Monaco et non pas Henry. La semaine prochaine, on va jouer à Guingamp, j’espère que vous parlerez autant d’Antoine Kombouaré !» Belle claque à la galaxie médiatique qui met toujours en avant de «bons clients» au détriment des valeurs sûres du métier d’entraîneur.

Même si depuis cette mise au point,  Kombouaré a été débarqué du club breton pour rebondir à Dijon, un constat s’impose : à part l’Allemand Thomas Tuchel (1er, PSG),  tous les ténors de la L1 2018-2019 sont entraînés par des  managers chevronnés tous reconnus par la profession : Galtier (Lille,2e), Gasset (St Etienne, 3e), Genesio (Lyon, 4e), Laurey (Strasbourg,5e)… Thierry Laurey a très bien défendu sa corporation, non pas esprit cocardier mais davantage pour dire que les techniciens français étaient déconsidérés. Il a enfoncé le clou, le 20 janvier 2019, lors de Monaco 1-5 Strasbourg, 21e journée fatale à Henry qui a ensuite encore perdu sur le Rocher au terme du seizième de finale de la Coupe de France, Monaco 1-3 Metz, club de L2 actuellement entraîné par V. Hognon qui remplace F. Antonetti, absent pour raison familiale.  Comme quoi l’état d’esprit compte beaucoup. D’évidence, le Monaco de «Titi» Henry n’a jamais fait preuve de grinta. On voyait que les joueurs ne voulaient pas « mourir » pour lui. Il faut rappeler que Thierry Henry a déclaré dès que le bateau a commencé à prendre sérieusement l’eau  qu’il faudrait peut-être qu’il songe à reprendre une licence. Cela voulait dire qu’il était meilleur que ses joueurs, même à la retraite !  Fierté mal placée. Patrick Vieira a fait exactement le contraire. Au lieu d’humilier son groupe en public, il a remonté leur moral dans sa période ultra délicate du début, celle où Nice ne gagnait jamais : «Je crois en vous. J’ai signé ici parce que je suis sûr de votre talent collectif. Là, on perd. Bientôt, on gagnera !» Voilà des paroles d’un vrai entraîneur. L’attitude de Thierry Henry lui a souvent porté préjudice. Quand il marquait, il paraissait plus hautain que partisan d’une joie partagée.

Henry réagit encore en joueur tandis que Vieira a tourné la page : il est entraîneur et plus du tout joueur. Il a pris la difficile succession de C. Puel et L. Favre, en étant prêt mentalement, après sa période d’apprentissage à Man City puis dans le championnat américain. Il s’était bien préparé, faisant ses classes comme Zidane au Real Madrid.  Henry lui a eu une courte expérience chez les jeunes Gunners puis dans le staff de l’équipe nationale belge. Pendant ces deux expériences, il n’a pas eu les pleines possibilités. Henry a trop brûlé les étapes. Il ne suffit pas d’avoir été un grand joueur pour devenir grand entraîneur. Pour un Cruyff combien de Maradona !  Dans le football, il a trois métiers leaders très distincts : joueur, entraîneur et sélectionneur. Au fil des défaites, Thierry Henry donnait l’impression de vivre son poste comme une galère où il laissait des plumes. Cela revenait à voir sa statue vandalisée sous ses yeux devant l’Emirates Stadium. Il souffrait de plus en plus de voir abîmé son image. A sa défense, il a pris le groupe tel quel, en cours de route, sans pouvoir choisir les joueurs jusqu’au mercato d’hiver. N’empêche, ce ne fut pas un bon signal de clamer : «On a resserré le groupe. Il faut mettre des mecs qui ont envie de sauver le club sans penser à leur futur. On a fait le tri…» Mots terribles. Si loin songe à l’adage : on gagne et on perd ensemble. Vieira, lui,  n’a pas fait dans le flou : il a sorti du groupe la star Mario Balotelli parti à Marseille. Cela n’a pas rendu mauvais Nice, bien au contraire, puisque les Aiglons sont 7es (31 points). Vieira a déclaré : «Je suis le coach de Nice, pas celui de Balotelli ». Quand on pense à Vieira, on dit : the right man in the right place. Hélas ! pour Henry, on en est réduit à l’erreur de casting.

Le footballl est un monde impitoyable où la concurrence fait rage. Il faut toujours se remettre en question.  Henry vient de le vérifier une fois de plus. Il n’était plus que sur une pente savonneuse. Au moment de Noël 2018, Il a encaissé la venue à ses côtés de Franck Passi, le pompier de service, toujours prêt à remplacer le coach en place, au cas où… Pire encore, Mardi 22 janvier 2019, Leonardo Jardim a ouvert son cœur dans la presse pour dire : «Je reviendrai à Monaco (…) Je suis très fier d’avoir collaboré avec ses dirigeants (…) J’ai toujours des contacts avec Vadim Vasilyev… » Si les liens avec le vice-président sont toujours au beau fixe, le retour de Jardim sur le banc de l’ASM n’est pas de la science-fiction. Après une courte période de repos, le manager portugais, qui a pour agent celui de C. Ronaldo (Jorge Mendes),  est annoncé sur le chemin du retour. En attendant, le club a écarté Henry au profit de l’intérim de Passi pour être au poste d’entraîneur des visiteurs pendant Dijon-Monaco, 22e journée, 26 janvier 2019.  En football, tout va très vite, dans les deux sens. D’où sa fascination. Une allégorie foudroyante de la vie.

En trois mois et onze jours, Henry a connu quatre victoires, cinq nuls et onze défaites. Voilà pour le sport. Niveau argent, nous sommes dans le monde de la haute finance. Incroyable jeu de chaises musicales: Jardim était parti avec 8 M€ de dédommagement pour laisser la place à Henry qui est liquidé, en recevant une somme identique,  pour qu’on remette… Jardim. Une cascade d’euros !  Henry qui avait refusé de signer à Bordeaux, trop rétif à  ses exigences,  a été prié de prendre la porte à Monaco, quasiment sa maison mère. Il lui faudra faire ses preuves ailleurs, en sachant que la première expérience colle aux basques. On dit souvent que Thierry Henry est passionné de football. Cela ne suffit pas. La compétence se juge sur le terrain, au contact de la réalité du jeu.

Bernard Morlino