EntretienArbitrage

Tony Chapron : « Être arbitre amateur c’est flippant ! »

09/11/2018 à 11:35

Dix mois après son tacle sulfureux sur le joueur brésilien Diego Carlos lors d'un Nantes-PSG, qui a précipité la fin de sa carrière d'arbitre le 14 janvier 2018, Tony Chapron vient de sortir un livre, « Enfin libre ! », dans lequel il dévoile l'envers du football et de l'arbitrage français. L'ex-homme en noir ne tire pas à blanc et fait près de 36 propositions pour relooker l'arbitrage français, notamment la Direction Technique qu'il juge "archaïque" et "consanguine". Pression médiatique, corruption, isolement et violences envers les arbitres amateurs : Actufoot est parti à la rencontre d'un homme libéré de son sifflet.

Qu’est-ce qu’un bon arbitre ?

Tout simplement quelqu’un de courageux, mais pour être courageux il faut être en confiance…

« Je souhaiterais que joueurs et arbitres aient le même traitement »

Dans le football l’arbitre est associé à une image négative : il réprimande les joueurs, on met plutôt en avant ses erreurs que ses bonnes décisions… Est-ce une fatalité ?

Effectivement, on le voit sous un angle négatif en permanence et d’ailleurs il est formé ainsi. À la Fédération ou dans les Districts on pointe du doigt uniquement les erreurs. Je pense qu’on devrait avoir un management positif pour changer déjà la vision que l’on a de l’arbitre en interne. Si en interne on vous dit que vous n’êtes pas bon, vous n’êtes pas mis en confiance. Il faut renverser la vision, ne pas parler que de l’erreur, mais aussi des bonnes décisions. Malheureusement, c’est un peu le principe des trains qui arrivent à l’heure : personne n’en parle, on ne parle que des trains qui arrivent en retard ! Chez les arbitres c’est pareil… On prend en moyenne 1 décision toutes les 30 secondes, soit 180 décisions par match. Il y a un taux incompressible d’erreurs. Je ne connais personne qui sache prendre autant de décisions, aussi rapidement, sans jamais se tromper. Cela fait partie du jugement humain et c’est aussi le sens du livre, montrer que l’arbitre a des émotions, des craintes, des doutes…

Justement à travers votre livre vous souhaitez également démontrer qu’arbitres et joueurs ne sont pas si différents dans le fond…

Un joueur mauvais tout le long d’un match sera pardonné en inscrivant le but de la victoire à la 90ème. À l’inverse, un arbitre prenant de bonnes décisions tout le match et qui siffle par erreur un penalty à la dernière minute sera conspué. On ne pardonne rien à l’arbitre et il n’a jamais l’occasion de se rattraper. Les gens se disent : « C’est son travail, prendre une bonne décision c’est normal ». Je souhaiterais que joueurs et arbitres aient le même traitement. De grosses erreurs un arbitre de Ligue 1 n’en fait pas plus de 5 par saison, et je vise très large, car à ce niveau il a toutes les chances d’être relégué en Ligue 2… Qu’on le veuille ou non, le niveau de l’arbitrage en France est très bon. Le vrai problème de l’arbitrage français c’est son management. Pour avoir des arbitres bons et respectés il faut qu’ils soient libérés, mis en confiance et qu’ils puissent exprimer leur personnalité.

Pensez-vous qu’un arbitre peut être à la fois respecté et apprécié par les joueurs ?

Ce n’est pas incompatible. Je pense qu’on est apprécié quand on est juste. Dans le livre, je prone un rapprochement entre arbitres, les joueurs et les dirigeants de club. Les arbitres professionnels vivent en vase clos. On est à Clairefontaine dans notre coin et on ne voit personne. Je préconise que les joueurs viennent à Clairefontaine de temps à autre, ça peut être les capitaines. Les entraîneurs aussi  pour qu’ils nous parlent de thématiques tactiques par exemple. Et ça ne serait pas que dans un sens, les arbitres pourraient s’inviter chez les joueurs en allant aux entraînements de clubs différents, 1 à 2 fois par mois. Ainsi, on pourrait tous mieux se connaitre et comprendre le métier de chacun. Je pars du principe que dès lors qu’on se connaît, on se comprend beaucoup mieux.

« Une étiquette de tête brûlée… »

L’arbitrage maison, est-ce un mythe ou une réalité ?

Plusieurs études ont déjà été réalisées sur ce sujet. Il se trouve que non pas en terme de décisions majeures, mais sur une appréciation plus globale les équipes visiteuses sont davantage sanctionnées, ce qui se traduit par plus de cartons jaunes. Après il y a un biais car les équipes évoluant à l’extérieur sont plus défensives et inévitablement font plus de fautes… Pour parler de mon cas, je n’étais peut-être pas très apprécié, mais au moins j’étais respecté car j’ai toujours arbitré de la même façon, peu importe l’endroit. Je n’ai pas eu peur de sanctionner des équipes à domicile et c’est d’ailleurs ce qui m’a un peu valu cette étiquette de tête brûlée (sic). Si on y regarde d’un peu plus près, j’ai souvent créé des polémiques lorsque j’ai sanctionné des équipes locales. Si cela avait été l’inverse tout serait passé comme une lettre à la poste !

Le jour où Tony Chapron a dit non à Zlatan Ibrahimović (extrait d’Intérieur Sport – Canal+)

Avez-vous déjà été confronté à des pressions ou de la corruption ?

J’ai arbitré environ 1500 matches sur la globalité de ma carrière et cela m’est arrivé 1 fois. Un de mes assistants a été approché par le dirigeant d’un club slovaque, ce dernier lui a dit que des « copines nous attendaient à l’hôtel ». Mon collègue est venu me poser la question et je lui ai rétorqué : « Tu crois que j’ai besoin de te répondre ? ». Il m’a répliqué: « Non je savais… », et ce n’est pas allé plus loin. Après j’avais aussi cette image d’arbitre intransigeant, cela m’a peut-être prémuni, mais honnêtement en France c’est impossible. Les pressions médiatiques oui, mais rien d’autre. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais pas chez nous. Les arbitres français ne sont peut-être pas toujours les meilleurs, mais au moins ils sont honnêtes.

Supportez-vous une équipe ?

Je ne suis pas supporter au sens strict, mais je regarde les résultats du Stade Malherbe de Caen. J’allais beaucoup au stade lors de ma période lycée avec mes amis. J’ai connu l’ancien (Ndlr : le stade de Venoix), et je suis allé à l’inauguration du nouveau, Michel-d’Ornano. On est toujours attaché à un club, bien souvent celui de sa région. C’est assez curieux car quand j’ai quitté la Normandie il m’est arrivé d’arbitrer Caen. C’est très paradoxal car je ne pouvais pas arbitrer Lyon et Saint-Etienne (Ndlr : il habitait alors en région Rhône-Alpes) alors que je n’avais aucune attache particulière avec ces clubs. Mais ce n’est pas parce que j’aime bien Caen que je me suis montré plus conciliant avec eux. J’ai été juste, les dirigeants et joueurs caennais me l’ont d’ailleurs reproché. Pour l’anecdote, j’avais été désigné sur un match de Ligue 2 décisif entre Rouen et Caen au début des années 2000. Patrick Remy, alors entraîneur du SMC, avait demandé à Michel Vautrot, directeur de l’arbitrage de l’époque, que l’on me retire du match, car j’étais selon lui trop « sévère » avec eux. Cette demande avait été évidemment refusée…

« La VAR ? On croit avoir trouvé une solution à tous les maux de l’arbitrage »

Vous aviez regretté de n’avoir pu vous exprimer aux médias juste après le match Nantes – Paris Saint-Germain. Les arbitres devraient-ils avoir ce droit ? 

Oui. Pas forcément directement après le match, même si ça pourrait être proposé lors de cas exceptionnels, mais il pourrait être mis en place un point presse hebdomadaire organisé par la DTA (Ndlr : Direction Technique de l’Arbitrage) le lundi. On  pourrait revenir sur les actions ayant suscité la polémique, mais aussi les points positifs des 10 matches de la dernière journée de championnat. Les arbitres pourraient ainsi donner leur ressenti, la façon dont ils ont vécu le match. Je pense que ça pourrait désamorcer pas mal de situations.

Le Tacle de Tony Chapron sur Diego Carlos lors de Nantes – PSG (14/01/2018)

Quel est votre regard sur l’arrivée de la VAR ?

On croit avoir trouvé une solution à tous les maux de l’arbitrage. En France, 25 000 matches ont lieu chaque week-end, mais seulement 10 bénéficient de la vidéo, quand elle marche… La semaine dernière il y a eu une grève des cadreurs TV, il n’y a pas eu de vidéo pendant une mi-temps. Il faut vraiment que l’on réfléchisse à ce que l’on peut proposer à tous les arbitres pour créer un climat de confiance. Aujourd’hui, on fait tout le contraire : on leur dit qu’ils sont nuls, on les vilipende sur le terrain et on les descend dans la presse. On alimente le négatif. Comme les joueurs, les arbitres marchent à la confiance. Un entraîneur ne descend pas un attaquant qui ne marque plus !

« Vous croyez que le PDG d’Air France sait piloter un avion ? »

Et comment faire bouger les lignes et construire du « positif » ?

Il y a près de 36 propositions dans le livre. Il faudrait par exemple s’ouvrir à d’autres sports, faire des stages dans les autres fédérations sportives, voir comment fonctionne l’arbitrage au basket, au hand ou au rugby. Je pense aussi que les arbitres devraient jouer au football, mais un point de règlement l’en empêche. À 21 ans, on doit choisir entre être joueur ou arbitre. C’est problématique, l’arbitre juge un jeu auquel il ne joue jamais. Lors des stages on devrait s’entraîner, mais la DTA a peur que l’on se blesse. Il est vrai que nous sommes de piètres footballeurs, nos tacles ne seraient pas forcément maîtrisés et encore que moi je suis un grand spécialiste du tacle. (Rires.) On se mettrait en condition : qu’est-ce qu’on ressent quand on prend un carton jaune ? Quand on se fait tacler ? On comprendrait mieux les émotions. Après, si on veut aller plus loin, il faudrait confier la DTA à une personne extérieure. Là on est dans l’entre-soi, c’est presque de la consanguinité, et il n’y a rien de pire. Le fonctionnement de l’institution est archaïque, on reproduit les mêmes modèles, on fait les mêmes erreurs. L’arbitre n’est pas fait pour diriger. C’est comme si on mettait un pilote d’avion ou bien une hôtesse de l’air à la tête d’Air France. Vous croyez que le PDG d’Air France sait piloter un avion ? Il faudrait un manager pour gérer les hommes, et un conseiller technique qui lui pourrait être un arbitre de haut niveau. Ce qui me dédouane de toutes ambitions, comme certains le prétendent. Dans mon livre je ne fais que des propositions.

Est-il plus difficile d’arbitrer un match de District ou de Ligue 1 ?

C’est très difficile d’arbitrer en Ligue 1 pour tout ce qui est poids médiatique, mais on est hyper protégé, en tous cas physiquement. Dans un stade de Ligue 1 les arbitres ne sont pas menacés ou molestés, ce qui n’est pas le cas des arbitres amateurs. Je le relève dans le livre, la saison dernière 379 agressions d’arbitres ont conduit à une Incapacité temporaire de travail (ITT), mais au total il y en a je ne sais combien de milliers chaque année. La vidéo en Ligue 1 c’est très bien, mais on en fait quoi de tous ces arbitres agressés chaque semaine ? Il faut que l’on réfléchisse à comment on peut gérer les arbitres amateurs, car c’est eux que l’on doit protéger.

« Au niveau amateur la grande difficulté c’est qu’on est seul »

Avez-vous déjà été agressé dans le cadre de votre fonction d’arbitre ?

J’ai été frappé un jour par un joueur, j’avais 18 ans. Je me suis alors posé la question : «  Mais qu’est-ce que je fais là ? ». Le football c’est une passion quand on est arbitre. On ne prend pas le sifflet par hasard. On vient, on rend un service, car sans arbitre il n’y aurait pas de foot, et on s’en prend à nous. Au niveau amateur la grande difficulté c’est qu’on est seul. C’est d’ailleurs l’un des titres que j’avais proposé au début pour le livre : « Seul », car les arbitres sont seuls…

Justement nombreux sont les arbitres stagiaires qui arrêtent leur fonction au bout de la première année. Ils se retrouvent seuls sur un terrain et doivent gérer les délégués, les arbitres assistants, les joueurs, les bénévoles…

Quand on vous projette sur le terrain vous représentez l’institution, mais l’institution ne vient jamais vers vous. C’est flippant (sic) ! C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a un gros problème au niveau de la fidélisation. Comment fait-on pour garder les arbitres s’il n’y a personne pour les protéger ? Une fois que vous êtes sur le terrain personne ne vous aide. Au bout d’un mois de fonction vous êtes en totale autonomie.

Quel est votre regard sur la recrudescence des violences verbales et physiques envers les arbitres amateurs ?

Il n’y a aucune réponse apportée à cela par les institutions. Pascal Garibian (Ndlr : le président de la DTA) vient d’écrire un courrier aux arbitres après mon interview de la semaine passée dans le journal L’Equipe, en disant que ce n’était pas normal que quelqu’un critique le système… Pour cela c’est facile de prendre la plume. En revanche sur toute ma carrière je n’ai jamais reçu de lettre pour dénoncer les violences faites aux arbitres. Quel est le bilan de la DTA à ce niveau ? Qu’ont-ils fait pour protéger les arbitres ? Dès qu’il y a une attaque aux institutions on s’élève, mais on ne bouge pas pour protéger les arbitres. C’est quand même regrettable. Il ne faut pas s’étonner s’il y a de moins en moins d’arbitres. C’est bien beau ce qu’ils ont fait pour la Ligue 1, mais le football c’est d’abord le foot amateur. Pour devenir champion du monde on s’appuie sur des bénévoles, des petits clubs, des districts, des passionnés. Il faut faire le bilan, mais ce n’est pas à moi de le faire.

« Imaginez Mbappé arbitrer les U12 de la JA Drancy »

Il y a parfois un peu d’incompréhension sur les sanctions données aux joueurs amateurs. On a l’impression que l’on veut faire des exemples (cf :  « Lourdement suspendu un joueur de district veut faire entendre sa voix »), pendant que d’autres histoires sont passées sous le tapis…

On frappe fort une fois, mais il faut se poser la question au quotidien. Je pense que la sanction n’est pas l’unique solution. Plutôt que de sanctionner les joueurs on devrait les faire arbitrer. Par exemple, on pourrait proposer à un joueur ayant pris 5 matches une réduction de peine de 2 matches avec l’obligation d’arbitrer une rencontre. C’est un travail d’intérêt général pour le football. Il serait bien sûr accompagné par quelqu’un. Là on renverse la logique. Le gars ne reste pas chez lui à rien faire, il fait quelque chose pour le football. Il comprend ce qu’est l’arbitrage. Il donne l’exemple aux plus jeunes. Je caricature, mais imaginez Kylian Mbappé qui irait arbitrer les U12 de la JA Drancy un samedi à 15h00. Bon, il faudrait peut être un peu protéger le stade c’est vrai. (Rires.) Mais imaginez le souvenir pour les enfants, l’image pour le joueur et pour l’arbitrage. Tout le monde serait gagnant. La sanction c’est bien, mais proposer des alternatives qui valorisent les gens c’est mieux.

Vous êtes très attaché au « positif » alors terminons sur une bonne note… Quel est votre meilleur souvenir en foot amateur ?

J’ai disputé une finale départementale de Coupe du Calvados, en minime ou cadet, avec l’équipe de Condé-sur-Noireau. J’étais ailier droit à l’époque. Je me suis fait découper quelques fois d’ailleurs… La finale se déroulait à Pont-l’Évêque, on avait perdu 1-0, bon pas de quoi en faire tout un fromage ! (Rires.) Je me souviens même m’être fait marcher sur la main, j’avais dû engueuler l’arbitre. (Il sourit.) Je garde en tout cas de très bons souvenirs de cette époque. Tout au long de ma carrière j’ai gardé cette envie de jouer. J’ai beaucoup idéalisé le football et j’ai parfois été déçu, mais j’ai quand même essayé de garder la flamme…

La flamme est-elle toujours présente aujourd’hui ?

(Il réfléchit.) Oui je reste un amoureux du football, mais il y a plein de choses qui me gênent et j’aimerais bien que ça évolue… C’est un combat permanent. Il va falloir trouver des relais, car j’ai un peu l’impression d’être un Don Quichotte parfois.

Propos recueillis par Julien Guibet.

Crédit Photo : Intérieur Sport / Canal+