EnquêteSocial/Sociétal

United Colors of… Clubs communautaires (2/2)

01/05/2018 à 17:36

C'est un sujet sensible mais qui ne doit pas être tabou. De nombreux clubs communautaires naissent chaque année en France et certains d'entre-eux se sont même installés depuis des années dans le paysage footballistique français. Mais pourquoi se regrouper par communauté ? Quelle est l'ouverture de ces clubs ? Quelles difficultés rencontrent-ils ? Quelles dérives peut-il y avoir ? Par l'intermédiaire de trois clubs communautaires prestigieux de France, l'UGA Lyon-Décines avec son président Raffi Krikorian, l'US Turcs Bischwiller représenté par son président Isa Okumus et l'US Lusitanos Saint-Maur symbolisé par son plus ancien dirigeant José De Oliveira, Actufoot tente de répondre à toutes ces questions. 2ème partie, focus.

La 1ère partie

United Colors of… Clubs communautaires (1/2)

Community VS Communities

L’ouverture est faite ! Et on trouve dans les clubs communautaires des licenciés de toutes cultures, toutes religions, toutes origines. Comme le sport est le reflet de notre société, on se demandait si ce mélange dans les clubs communautaires pouvait parfois poser des problèmes en interne comme du racisme et des bagarres par exemple. Comment se passe le choc des cultures ? Comment est l’entente entre les différentes communautés au sein du club ? Les trois clubs étudiés nous répondent.

Un ancien président de l’US Turcs Bischwiller évoquait le sujet dans le livre « L’histoire des minorités est-elle une histoire marginale ? » de Stéphanie Laithier et Vincent Vilmain : « Moi je crois beaucoup en l’intégration par le sport, mais c’est à double tranchant . On a beau dire, le sport c’est bon pour l’intégration, quand on est très bon ça marche, quand on est très bon sportivement, l’intégration c’est sans problème, mais le problème malheureusement, c’est que des très bons il y en a très peu […] Quand vous avez un joueur noir, arabe ou turc, quand ils sont très bons ceux-là s’intègrent facilement […] Mais il y a les moins bons et c’est la majorité […] Le sport peut être un bon outil s’il est bien utilisé, mais ça peut aussi être un moment contre l’intégration. » Le nouveau président, Isa Okumus, est lui plus optimiste, preuve que l’intégration se fait mieux aujourd’hui « On n’a jamais eu de souci. Je n’ai pas entendu qu’on faisait de différences au club, il n’y a pas de discrimination. Je suis président depuis 2 ans et ancien arbitre de foot, je n’ai jamais eu de soucis avec ça. »

Pour José Oliveira, l’Encyclopédie de l’US Lusitanos Saint-Maur, l’aspect religieux ou culturel n’a jamais posé de problème au club « Je peux vous dire qu’on a des garçons de confessions musulmane, chrétienne, juive et ça n’a jamais posé le moindre problème. » La solution pour que tout se passe bien ? Que tout le monde s’y retrouve ! « Dans ma vie, quand je mange avec des invités, je fais en sorte qu’il y ait quelque chose que tout le monde puisse manger, ça ne me dérange pas. Et c’est pareil au club ! On mange un travers de porc, mais on fait du poulet. Dans ma vie, dans le club, ça n’a jamais été un critère, même pour choisir un joueur. On est mal placé pour faire ça… On oublierait que la France nous a pris tels que nous étions. » conclut le dirigeant franco-portugais.

Hey jeune, écoute !

Pour que tout se passe bien entre les différentes communautés au sein du club, faut-il se préoccuper d’une éducation particulière dès les jeunes catégories, différente de celle que l’on voit dans un club lambda ? En tout cas, à l’UGA, les règles sont claires et acceptées de toutes et tous « On doit être capable de comprendre les valeurs qui nous entourent et de les diffuser. Je ne viens pas du foot et il y a des choses que j’ai instauré et ça doit être comme ça, pas autrement ! Les valeurs, déjà quand on arrive on dit bonjour à tout le monde et on sourit, c’est complètement universel. Le foot, c’est une éducation ! On est là pour rectifier le tir, pour un peu faire le tuteur et redresser la situation. L’UGA joue un rôle de phare au milieu de toute cette jeunesse désabusée. On doit leur apporter la lumière sur les valeurs de respect et de responsabilité. Du moment où vous avez signé la charte joueurs, parents et éducateurs alors il faut la respecter. » demande le président Raffi Krikorian.

Au final, ce n’est pas plus différent que dans un autre club. Il faut respecter des règles et respecter l’autre. José De Oliveira de l’US Lusitanos Saint-Maur, parle d’un « message de vivre ensemble. Les jeunes sont tous des citoyens Français et sous la bannière française, les jeunes ont des sensibilités culturelle ou religieuse mais c’est en dehors du sport et en dehors du club. »

Même si parfois, il est difficile de totalement interdire les signes religieux au club comme nous le raconte Raffi Krikorian « C’est la 2e année où je vois des jeunes joueurs prier dans les vestiaires et autour du terrain. Au départ, je me suis dit « un truc a changé… » On en a discuté avec les joueurs et les éducateurs, et on m’a expliqué que ce n’était pas quelque chose de nouveau. Moi, je ne savais pas que c’était toléré car c’est le foot, le sport. Dans les douches, des garçons ne se lavent pas après les entraînements et après les matchs… Il a fallu qu’on en discute. Mais on m’a dit que j’avais de la chance dans mon club car c’était plutôt rare chez nous que chez les autres. »

Les clubs communautaires VS Le reste du monde

Pour l’US Lusitanos Saint-Maur, l’entente avec les clubs voisins est meilleure que cordiale. Les relations sont très bonnes. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour l’homme-modèle des Lusitanos Saint-Maur, José De Oliveira « On a toujours eu de bonnes relations avec les autres clubs. On organise un tournoi international de la Pentecôte sur 2 jours et nous avons toujours parmi nous les meilleurs clubs au niveau des jeunes et des seniors. On s’entend très bien avec les autres clubs communautaires comme le SC Portugais de Pontault ou le Maccabi et avec les autres clubs de la ville comme la VGA St Maur ou encore l’ASPTT. Avec plusieurs clubs, nous partagions les terrains tous ensemble et on n’a jamais eu de problèmes avec eux. Quelques uns ont voulu mettre des cailloux dans l’engrenage mais cela ne nous a jamais empêché d’avoir de bonnes relations. On s’entend aussi très bien avec l’ACBB. »

Pour les turcs de l’USTB, cela a été un peu plus compliqué… « Dans les années 70, les jeunes turcs qui voulaient jouer au FC Bischwiller étaient rejetés. Ils ne les laissaient pas rentrer dans l’équipe car ils étaient turcs, ou plutôt parce qu’ils étaient étrangers. C’est pour cela que l’US Turcs Bischwiller s’est créé. Mais aujourd’hui, il n’y a plus aucune crainte ! Le FC Bischwiller nous a même demandé de fusionner avec eux. On l’a fait avec les jeunes mais il reste des difficultés à le faire de manière générale…Il y a un passé… » nous éclaire Isa Okumus. Pourtant, les deux présidents des deux clubs de cette petite ville alsacienne semblent bien s’entendre et sont ouverts à une transition « Il n’y a aucun problème avec le président, on peut toujours discuter ensemble. Quand il y avait des difficultés dans le passé, on était en dessous d’eux (niveau). Aujourd’hui, c’est l’inverse. On a des jeunes plus motivés que les leurs. Ils sont revenus vers nous car on les a dépassé sportivement. Vu le passé, pour l’instant, c’est compliqué de faire une fusion… Mais dans les années qui viennent, on ne sait jamais ce qui peut arriver. »

Dis-moi qui sont tes supporters, je te dirai qui tu es…

Pour l’UGA Lyon-Décines comme pour l’US Lusitanos, les supporters sont les familles et proches des joueurs présents sur le terrain. Raffi Krikorian, le représentant arménien nous raconte une anecdote à ce sujet « Nabil Fekir a des amis à lui qui jouent chez nous et du coup, il vient les voir jouer au stade. Les supporters sont donnés par les jeunes qui viennent jouer chez nous. » José De Oliveira de l’US Lusitanos Saint-Maur va dans ce sens « C’est mélangé en couleurs et en confessions de par le fait qu’on ait des joueurs de différentes cultures. Les joueurs ont des amis et ces gens-là sont dans les tribunes avec moi. On échange, on parle, on débat, c’est tout à fait ouvert ! »

L’avantage, c’est que parfois, l’amour d’une nation, d’une culture, de certaines couleurs, peut mobiliser les foules. C’est le cas avec l’US Lusitanos Saint-Maur qui a une majorité de supporters portugais « Il est probable que le club ait plus de supporters portugais. On vient supporter plus naturellement Lusitanos Saint-Maur par affinité avec la communauté portugaise. Même si le club c’est Lusitanos St Maur, il y a cette sensibilité, cette pensée qui pourrait faire qu’il y a une majorité de supporters portugais dans les tribunes. Quand on joue à l’extérieur, il y a beaucoup de monde qui nous suit, beaucoup moins quand c’est un club du même niveau que le notre qui vient chez nous… Parfois, il y a même autant de supporters de Lusitanos que de supporters du club qu’on affronte sur ses terres. On a quand même plus de public qu’eux. »

Pour l’US Turcs Bischwiller, ce phénomène, au contraire, s’éteint. Le président, Isa Okumus, observe une baisse de la ferveur turque au stade « On a plus de supporters de la communauté turque. Il y a aussi des français qui viennent supporter leurs enfants. Mais le foot ce n’est plus comme avant, les spectateurs diminuent. Les gens ont d’autres occupations. La passion n’est plus comme dans les années 70 avec la communauté turque. Les gens avaient plus de relations entre-eux et aujourd’hui ils sont divisés. Quand je regarde les clubs autour, c’est la même chose… »

Dur, dur, d’être un club communautaire…

Des problèmes avec les sponsors ?

« On vit avec les sponsors, si on en n’a pas on meurt. Il faut payer la ligue 4 fois par ans avec les cartons et les licences… Pour les sponsors, ça va ! 70 % de nos sponsors sont turcs, 30 % viennent d’entreprises françaises. On a jamais eu de refus de sponsors par rapport au fait qu’on soit un club identifié turc » explique le président de l’USTB. C’est la même chose pour l’US Lusitanos Saint-Maur et pour l’UGA Lyon-Décines qui ne se sont jamais vus refuser un sponsor pour une raison « communautaire ». Raffi Krikorian, homme fort de l’UGA, n’est de toute façon pas prêt à trahir l’identité du club arménien pour un sponsor « Notre nom n’est pas sexy, certes, mais on est porteur d’une histoire. Effectivement, on pourrait s’appeler UGA Métropole ou enlever Union Générale Arménienne. On pourrait trouver un nom comme Lyon Métropole. Mais, il faut être fort et pour l’être il faut savoir qui l’on est. L’identité, c’est ça ! »

Des problèmes avec les instances ?

« Au niveau de la Ligue, je n’ai jamais eu de problème. Mais au niveau des arbitres, oui ! Certains ont des idées un peu différentes et des arbitres nous font mal parfois… Sinon, à part ça, je ne me sens pas une équipe à part des autres » répond Isa Okumus, président des Turcs de Bischwiller. A l’inverse, José De Oliveira des Lusitanos de Saint Maur, refuse de se mettre dans une position victimaire « Si vous écoutez à l’extérieur, il y aura toujours des personnes qui se plaindront. Nous n’accepterons pas de dire que nous sommes marqués pour ceci ou pour cela. Même si d’autres ont pu le penser, je ne vais pas, moi, considérer que le club a été victime par rapport à ça. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être pris en grippe. José Lebre, fondateur du club, avait un état d’esprit et une posture morale à toute épreuve et il a toujours eu une attitude, celle de ne jamais accepter cette posture de dire : On est comme ça parce qu’on est portugais. Se victimiser, c’est cacher sa propre faiblesse, c’est ne pas assumer la réalité. »

Des problèmes de responsabilités ?

Être un club communautaire, c’est représenter une communauté et donc son image. Mais n’est-ce pas trop lourd parfois à assumer ? Pour José De Oliveira, ce n’est pas tous les jours facile « Nous devons toujours être irréprochables mais ça c’est dans tous les milieux, à l’école, au travail, dans le sport. Il ne faut donc pas faire d’excès de débordement pour ne pas nous faire remarquer car nous sommes par nature des gens calmes, matures. Avant, on se disait : Qu’est-ce qu’ils vont penser de nous ? Ça l’est moins aujourd’hui, mais ça peut exister. C’est vrai que c’est moins excusable quand c’est Lusitanos que quand c’est un autre nom… » L’US Turcs Bischwiller vit la même chose, comme nous l’indique son président Isa Okumus « On a peur quand il y a un problème que notre image en prenne un coup. Dans les années 90, on avait déjà beaucoup de soucis. On a déjà tellement vécu de problèmes que maintenant les clubs nous connaissent. Mais aujourd’hui, comme il n’y a pas que des turcs au club alors ça passe mieux qu’avant. S’il y avait 100% de turcs dans l’équipe, alors peut-être que ce serait un peu plus problématique… ».

Un club communautaire n’est pas une secte !

Dans cette enquête, les trois dirigeants de clubs communautaires interrogés nous ont affirmé que certaines dérives avaient lieu. Sous le nom de « club communautaire », des dirigeants font passer des messages extrémistes aux jeunes. Raffi Krikorian, président de l’UGA, nous en parle « Il y a des associations qui sous couvert de sport diffusent des drôles de messages. On le voit surtout au niveau District. C’est assez spécial, je me demande comment la préfecture tolère ce genre d’associations. Ce que je vois, ce ne sont pas des clubs historiques mais de nouvelles entités qui peuvent être créés et qui sont un outil de plus pour faire sortir les gamins de la République. Autant notre club est à l’aise au sein de la République, autant d’autres font de leurs clubs des outils religieux. » José De Oliveira de l’US Lusitanos St Maur vient appuyer ces dernières accusations « Hélas, il y a des dérives. Nous n’avons pas le droit de faire ça au sein des clubs et des associations culturelles sportives. Quelle société voulons nous faire pour demain ? Ceux qui font ça ont tout faux. Malheureusement, c’est vrai qu’il y a des clubs fermés sur eux et sans vouloir leur donner de leçons, je pense qu’ils ne sont pas dans la bonne attitude de la société française, dans le vivre ensemble, ce qui est plus important que tout le reste ».

Le dirigeant portugais vient apporter la distinction entre ces clubs « sectaires » et les trois autres étudiés dans cet article « Ça peut être dangereux, mais dans le sport comme dans la société de tous les jours, si nous vivons dans le communautarisme, ça devient dangereux ! Pourquoi ? Car on regarde vers nous-même et pas vers les autres, on voit les autres comme un ennemi » Il faut donc bien faire la différence entre « club communautaire » qui regroupe une communauté plus ou moins ouverte et « club communautariste » qui est un club qui fait de la communauté (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, politique, mystique, sportive…) une valeur aussi importante, sinon plus que les valeurs universelles de liberté et d’égalité.

Par Keevin Hernandez
Source : uga.footeo.com / Facebook US Lusitanos St Maur / Facebook US Turcs Bischwiller