InterviewAmbassadeur/Handisport

Pierre Rabine : « Il faut pouvoir accepter son handicap avant d’en parler »

01/04/2021 à 17:18

Amputé des quatre membres suite à un accident de travail, Pierre Rabine a désormais un rêve : participer aux JO Paralympiques de 2024 à Paris alors qu'il vient de devenir le premier ambassadeur handisport du FC Nantes. Retour avec le principal intéressé sur son parcours et ses ambitions !

Vous avez vécu un terrible accident du travail à 18 ans, vous amputant de vos quatre membres. Pratiquiez-vous un sport avant ?

J’ai fait du foot à l’âge de cinq ans, dans le club où j’habitais à St-Mars-du-Désert. Deux ans plus tard, j’ai rejoint l’USJA Carquefou pour huit saisons. Ensuite, j’ai passé trois saisons à La Chapelle-sur-Erdre. Pour moi, le football, c’était plus un plaisir qu’autre chose. J’ai arrêté lors de la saison 2017, je n’avais pas repris de licence. J’avais une grosse douleur au niveau du genou et, juste avant, je m’étais fracturé le poignet, ce qui fait que je n’avais pas joué depuis six mois. Mon projet, c’était de partir à l’armée. J’avais décidé de récupérer pour pouvoir me consacrer pleinement à la préparation des concours pour rejoindre l’armée jusqu’en avril 2018, où je vis cet accident qui m’a fait perdre mes quatre membres.

Vous avez 21 ans et vous faîtes de la natation aujourd’hui. Preuve que ce n’est pas une fatalité ?

Je confirme la thèse comme quoi le sport est l’une des meilleures thérapies au monde. J’ai eu des opportunités et j’ai hésité avec l’athlétisme, mais j’ai eu un faible pour la natation car c’est un sport qui est plus dur. Dans le bassin, j’oublie tout. Je sais que je suis toujours handicapé, mais quand je suis dans l’eau, je n’ai ni prothèses, ni fauteuil. Quand j’en ai fait lors de la rééducation, j’ai eu cette sensation de liberté. D’ailleurs, je m’étais fait une promesse avant de pouvoir bouger de nouveau : faire du sport plus tard, en faire mon métier.

Trouvez-vous qu’on porte assez d’attention à l’handisport ?

Aujourd’hui, je fais partie du programme Grand Handicap et je trouve que le handisport est encore peu développé. Il y a aussi peu de communication, même si on tente de sensibiliser les gens. Les personnes valides s’y intéressent également davantage, mais pour attirer sur le sport il faut d’abord se pencher sur les handicaps. Dans la rue, quand on croise un handicapé, on le regarde forcément. Ça m’arrivait aussi quand j’étais valide ! Justement, l’idée aujourd’hui est d’utiliser mon handicap dans le foot et attirer les très nombreuses personnes qui suivent ce sport pour véhiculer mon message !

Dans le bassin, j’oublie toutPierre Rabine

Des pratiques se développent aujourd’hui tels que le cécifoot, des sections football pour amputés. Pensez-vous que les moyens qui y sont consacrés sont à la hauteur ?

Tu peux toujours faire plus, même quand t’es au top. Il y a déjà pas mal de choses de faites, des championnats d’Europe, du Monde pour amputés notamment. Il y a déjà de beaux moyens pour des pratiques qui ne sont pas encore assez reconnues. Ce qui manque, c’est davantage de communication pour attirer les sponsors afin qu’ils puissent investir dans le handisport. Après il faut prendre des risques car c’est vrai qu’il n y a aucune garantie de réussite… mais qui ne tente rien n’a rien !

Qu’est ce que vous évoque justement le parcours de Grand Corps Malade ?

C’est un homme droit, calme, sage. Il n’est pas du tout fermé sur son handicap, il est même totalement ouvert. Je l’apprécie beaucoup même si je ne le connais pas personnellement. C’est clair que c’est un exemple car il faut pouvoir accepter son handicap avant d’en parler. C’est différent en fonction des personnes. Ça peut prendre un mois, un an, six ans.

Vous venez de devenir le premier ambassadeur handisport du FC Nantes. Quel est votre ressenti ?

C’est une très bonne chose ! Ce qui est bien et encourageant à la fois, c’est d’être le premier à y arriver. Si un autre handicapé veut se lancer avec un club, je serai totalement ouvert à lui apporter mon soutien. Si j’ai pu le faire, c’est totalement possible pour les autres. Il suffit de bien amener les choses, d’être réfléchi et surtout de maîtriser sa communication !

J’ai encore la tête même si je n’ai plus de membresPierre Rabine

Est-ce de votre propre initiative ?

Quelqu’un que j’ai connu quand j’étais encore valide à La Chapelle-sur-Erdre m’a contacté au FC Nantes en juin 2020. Je jouais avec son petit frère à l’époque. Elle a entendue parler de mon projet, de mes ambitions. Mon accident est rare, le physique que j’ai peu commun mais cela regroupé ensemble représente une force. J’ai 21 ans et c’est un plus. Il faut savoir utiliser ce qu’on à bon escient. Je suis très content car j’ai encore la tête même si je n’ai plus mes membres. Je tire une force de mon histoire, les gens sont attirés par mon histoire. Je reste moi-même et les gens sont réceptifs ou pas. Je ne force personne car chacun est libre d’écouter.

Avez-vous un rapport particulier avec le FC Nantes ?

J’aurais fait la gueule comme pas possible si c’était Rennes qui m’avait proposé ce projet (rires) ça n’aurait pas été possible ! C’est aussi un choix du cœur avant tout et il aurait été très, très compliqué que ce soit un autre club en France ! Je suis supporter des Canaris depuis que ma mère m’a mis au monde ; quand le père baigne dedans, le fils aussi. Nous sommes pareils, nous sommes allés voir un nombre de matchs incalculable en famille. Je connais tous les recoins du stade. J’y suis retourné depuis mon accident et mon dernier match avant le Covid, c’était Nantes-Lyon (2 – 1) où on gagne à la dernière minute dans un stade plein avec une grosse ambiance. Je trouverais ca bête de se priver de sa passion quand on a un handicap, quel qu’il soit.

Vous intervenez auprès des jeunes pour raconter votre parcours. Cette démarche est-elle importante pour vous ?

Quand j’ai rencontré le président Kita, j’ai également eu la chance de voir tout le personnel. Pour la conquête des JO, il faut un préparateur mental et c’est très important pour moi. J’ai alors pris Cyrille Pavy (ancien kiné du PSG, Nantes, ACA), on a très vite échangé et le feeling est tout de suite passé. Il m’a proposé une conférence auprès des U16 régionaux du FC Nantes fin 2020. J’adore communiquer avec tout le monde, peu importe l’âge. Des gens me contactent pour la résilience, l’acceptation de soi-même, le regard des autres, le handicap, le handisport. C’est important pour moi d’échanger, peu importe le public : des jeunes, des mamans !

Quand j’étais en rééducation, j’ai été confronté à tout type de situations, à tout âgePierre Rabine

Quel message aimeriez-vous faire passer aux jeunes qui sont dans votre cas aujourd’hui ?

Quand je vais parler à quelqu’un, je ne vais pas tergiverser ou passer par quatre chemins. J’apprends à gérer mes émotions, à communiquer. Mes mots sont censés impacter en deux phrases. Quand j’étais en rééducation, j’ai été confronté à tous types de situation, à tout âge. Il y avait les familles en galère, des enfants malades, des factures à payer… Quand je voyais ça, je n’avais qu’un message à leur faire passer : « Avant de réaliser tes rêves, règle ce que tu as à régler ». Il y en a plein qui se lancent dans des projets alors qu’ils ne sont pas prêts émotionnellement et mentalement.

Pourquoi sont-ils impatients selon vous ?

Les gens veulent tout, tout de suite. Mon accident m’a appris à être patient car je ne me suis pas accepté au bout d’un mois. Les brûlures que j’ai m’empêcheront de voir le soleil pendant plusieurs années encore. Mais quand on me demande pourquoi j’ai envie de faire plus, je réponds que mon handicap m’a tellement appris sur moi-même que j’ai envie d’aider, de transmettre. Quand on m’a appelé pour me proposer le projet de la fondation du FC Nantes, j’ai tout simplement hurlé de joie. C’est juste ce sentiment de bien-être, très particulier et très rare, que je retiens. Il faut surtout faire en sorte de le revivre.

Vous avez un souhait, participer aux Jeux Paralympiques de 2024. Comment ce projet a t-il mûri ?

Honnêtement, mon but, c’est évidemment d’accrocher la médaille d’Or à Paris, mais surtout de mesurer le chemin parcouru : en 6 ans, j’aurai vécu un accident, l’hôpital, la rééducation, la natation et les JO. Il faut que les gens puissent se dire « pourquoi pas moi ? ». Quand j’ai une ambition, je vise grand. Si ça ne marche pas, ce n’est pas grave. Il faut marquer le coup et sonner la cloche si je vais aux JO, ça se passe devant des millions de personnes !

Crédit photo : FC Nantes

Propos recueillis par Joel Penet