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14 octobre | 18h09

« La loterie des tirs au but », une expression à bannir du jargon footballistique ?

Arrêter un pénalty est-il semblable au gain d'un lot de tombola ? A l'heure où les séances font rage en Coupe de France, Actufoot s'est interrogé sur la pertinence de l'expression : "Les tirs au but, c'est la loterie". (Crédit : C3M photos - SBF).

GBS France

Il n'est pas rare d'entendre ou de lire des entraîneurs, joueurs ou des dirigeants exprimer leur désarroi après une élimination lors d'une séance de tirs au but. "C'est la loterie, c'est comme ça" est une expression qui revient si souvent qu'on a le sentiment qu'elle est entrée dans les moeurs, que le destin ou bien des forces célestes ont eu le pouvoir de décider de son vainqueur. Reprise fréquemment dans le monde amateur, la comparaison fait aussi partie et depuis des lustres du jargon footballistique dans le milieu professionnel... mais aussi au sein des médias ! Pourtant, bien des aspects qu'ils soient techniques, psychologiques ou statistiques peuvent faire basculer un pénalty ou une séance de tirs au but du côté du frappeur ou du gardien. "C'est tout sauf une loterie, lance d'emblée, Alexis Sauvage. "Dans mon club, on travaille les pénaltys avant chaque match, que ce soit en Coupe de France ou en championnat. On regarde chaque tireur, les précédents pénaltys qu'ils ont tirés. On regarde leur côté préférentiel, leur façon de tirer, les arrêts qu'ils peuvent marquer dans leur course avant de frapper le ballon. Ce dernier aspect est devenu à la mode, analyse le gardien du Stade Lavallois (L2).

Quand j'étais jeune et insouciant, je pensais honnêtement que c'était de la loterie

Alexandre Oukidja, gardien du FC Metz (Ligue 2)

Jean-Pierre Grandclément abonde dans le même sens. "C'est une loterie pour ceux qui ne les préparent pas, estime l'entraîneur des gardiens professionnels du Mans (N1). Selon lui, il apparaît d'autant plus important de les travailler en amont avec "toutes les lois et nouvelles règles qui sont faites pour qu'il y ait plus de buts sur pénalty. Et d'expliquer sa pensée : Maintenant, le gardien ne peut plus bouger de sa ligne. Pour prendre son élan, il est obligé de prendre appui derrière la ligne... Selon moi, on facilite vraiment l'aspect offensif de l'exercice."

Jadis, Alexandre Oukidja était persuadé que l'issue d'un ou plusieurs coups de pied de réparation n'étaient que le fruit du hasard. Sa perception a changé. "Quand j'étais jeune et insouciant, je pensais honnêtement que c'était de la loterie. Que l'attaquant pouvait tirer à droite ou à gauche et que si on choississait le bon côté, c'était un coup de chance. Avec le temps et l'expérience, on connaît plus les joueurs. Je sais aussi que maintenant, c'est plus un aspect mental et psychologique, qu'il y a des possibilités de déstabiliser un adversaire, souligne le portier du FC Metz (L2). L'international algérien reconnaît sans mal se sentir en position de force au moment de livrer son duel avec l'adversaire sur qui la pression est bien plus dense.

L'analyse ou l'instinct des gardiens

Comme à Laval, les attaquants du Mans (12e de National) bossent leur technique de course et de frappe avant chaque rencontre peu importe la compétition qui se profile. Les derniers remparts bénéficient eux du travail du staff pour se faire une idée de ce qui peut les attendre en cas de face-à-face à 11 mètres. "On cible les deux tireurs tireurs récurrents de l'équipe adverse, on a les vidéos, les stats. Avant, il y avait beaucoup d'instinct mais désormais, c'est beaucoup plus travaillé, analysé. L'an dernier, mon gardien avait une gourde sur laquelle étaient écrites les consignes." explique celui qui opère au sein du staff du Brésilien Cris et a monté en parallèle la JPG Académie, une structure dédiée à l'encadrement de jeunes gardiens de but dans la région lyonnaise.

Le 8 octobre dernier contre Bordeaux, Oukidja a été tout proche de remporter son duel face à Josh Maja grâce au travail préparatoire effectué avec Christophe Marichez, l'entraîneur des gardiens de l'équipe. "On a constaté qu'il avait tiré ses derniers pénaltys à gauche et en hauteur et une fois au sol à droite. J'ai dit à Christophe : "S'il y a un pénalty, je plonge à ma droite en l'air parce que j'estime qu'il se sent plus à l'aise en tirant croisé en force. Sur le pénalty qu'on a concédé, il a tiré du côté qu'on pensait mais au sol. J'étais pas loin mais Maja m'a avoué qu'il avait raté son tir. Il voulait le frapper en hauteur."

Si lui n'a pas encore à eu la possibilité de s'employer en Ligue 2 cette saison sur pénalty, Alexis Sauvage décrit son mode de fonctionnement. "Quand arrive le moment, c'est soit tu te fies à ce que tu as observé et travaillé soit à ton instinct. Dans tous les cas, ce n'est pas une loterie. Car même si je ne suis pas ce qu'on a fait avec l'entraîneur des gardiens, je fais selon mon intuition guidée par la course d'élan du tireur, ses appuis, la position de son corps. Tous ces paramètres peuvent donner des indications qui te font dire : "C'est impossible qu'il la mette ailleurs qu'à cet endroit".

Un exercice qui se travaille dans les deux sens

A mesure de les travailler à l'entraînement, certains joueurs sont devenus "injouables" dans l'exercice. Lorsqu'ils s'élancent, Neymar, Mario Balotelli ou Eden Hazard échouent très rarement. Ils prennent même quasiment tout le temps le gardien à contre-pied. "Ils travaillent des gestes, des nouvelles techniques pour mettre en difficulté les gardiens. Il y a la course ralentie, la fixation jusqu'au dernier moment. Ce n'est pas du hasard, déclare Jean-Pierre Grandclément. Si les frappeurs ont su être ingénieux, les gardiens savent aussi ruser. Dernier rempart de l'équipe nationale Suisse et du Borussia Mönchengladbach, Yann Sommer, cité par notre interlocuteur spécialiste du poste, a réussi à piéger le pourtant très habile Jorginho. "Les gardiens travaillent le fait de rester le plus longtemps possible sur leur ligne et intègre des feintes dans leurs appuis. Sommer l'a fait pour inciter le tireur à frapper d'un côté pour plonger de l'autre."

Forcément un peu plus une loterie dans le monde amateur ?

Dans le monde amateur, il est plus rare de voir des clubs et des entraîneurs travailler le pénalty et encore moins la séance complète. Ces derniers préfèrent s'attarder sur d'autres problématiques plus globales et il paraît difficile de leur reprocher au vu du peu de séances hebdomadaires dont ils bénéficient pour élaborer et mettre en place leur projet de jeu. Il leur est encore plus difficile voire impossible d'analyser l'adversité avec l'aide de la vidéo. Néanmoins, il n'est pas interdit de bosser de temps à autre sa technique de tir pour les attaquants ou affiner sa lecture pour les gardiens. "Pour ma part, j’ai mes petits signes mais c’est beaucoup à l’instinct. À l’entraînement, on fait des séances entre nous pour se préparer au mieux. J’en ai effectué dans plusieurs clubs et les coaches ne se préparent eux aussi pas de la même manière. Certains ne pensent pas à travailler cet aspect, car arriver aux tirs au but n’est pas un objectif et ils souhaitent l’emporter en 90 minutes, confesse Yanis Mehamha. Le portier du FC Vaulx-en-Velin (N3) vient de passer deux tours de Coupe de France avec son équipe en remportant des séances... pas si fatidiques que ça. "C’est beaucoup plus compliqué d'arrêter un penalty de nos jours. Sur la dernière séance au 5e tour, je n’en sors aucun, mais au 4e tour, je sors le 5e qui nous qualifie..." Pour Alexis Sauvage, "c'est aussi toi et ta chance. Bien sûr, il y a parfois aussi une petite part de réussite qui peut sourire au gardien."

Un gardien comme Mickaël Landreau qui était très bon dans l'exercice a été l'un des premiers à utiliser la vidéo. Il avait un temps d'avance sur les autres

Lorsqu'il a dû préparer le 5e tour de Coupe de France face à un club amateur de Régional 1, Jean-Pierre Grandclément a été confronté au manque d'images et de datas sur son adversaire. Ce qui est, en somme, le quotidien de tout staff engagé au sein des divisions régionales et départementales (les matches de National 2 et National 3 sont tous diffusés sur la plateforme Fuchs et peuvent donc être analysés après coup). L'entraîneur des gardiens du Mans conçoit ainsi que "la loterie est un peu plus vraie quand tu n'as pas les moyens de préparer avec l'appui de la vidéo" mais il ne s'agit pas pour autant selon lui d'une fin en soi. Si son "poulain" le jeune Ewan Hatfout (22 ans) avait choisi d'y aller à l'instinct au 5e tour de coupe, des techniques même simples, comme celle de plonger à chaque fois du même côté en espérant en détourner un ou deux, existent pour ce genre de contexte moins exhaustif en données. Aussi basique soit elle, celle-ci résulte néanmoins d'une décision et donc d'une réflexion. "Chacun ses convictions. Moi, je pense qu'il est important que le gardien analyse l'adversité lorsqu'il le peut. La part d'insouciance ne doit pas être occultée mais ce n'est plus comme le foot d'avant. Pour l'anecdote, un gardien comme Mickaël Landreau qui était très bon dans l'exercice a été l'un des premiers à utiliser la vidéo. Il avait un temps d'avance sur les autres."


TG

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